ECOSEN, une aure façon de voyager...
     

Extraits de Presse



18.06.2011 15:33:02

Article publié dans Lemonde.fr le 14 Juin 2011

L'économie solidaire, c'est demain !

Quand le pire est déjà là, que perd-on à espérer le meilleur ? La première décennie du XXIe siècle a indéniablement mal tourné : 11-Septembre, guerres en Irak et en Afghanistan, triomphe de George Bush, échec de la conférence climatique de Copenhague, montée des extrêmes en Europe, panne de la social-démocratie, crise financière.

Mais l'Histoire n'est pas linéaire et le pire peut être source de renouveau. "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve" nous rappelle le poète Hölderin. Et l'improbable devient alors possible.

Ainsi, lorsque s'engagent quelques poignées de résistants face à l'oppression fasciste en 1940, leurs petits journaux, leurs idées et leur enthousiasme sont d'abord accueillis avec scepticisme et indifférence. Ils réussirent pourtant par la suite à insuffler un puissant mouvement de Libération et à construire un programme (Conseil national de la Résistance) qui, soixante-dix ans plus tard, garde toute sa pertinence.

L'improbable nous vient des rives méditerranéennes, des pays arabes puis de l'Espagne, de la Grèce et depuis peu, de la France. Des hommes et des femmes, beaucoup de jeunes, face au désarroi présent et à la tristesse d'un avenir annoncé, s'indignent et se mobilisent pour un futur désirable. Leur objectif : redonner tout son sens à la démocratie, politique, économique et sociale.

Nous les rejoignons dans ce combat. Notre ambition humaine ne peut en effet se réduire à produire et consommer, à survivre dans un monde en dérive, à se concurrencer les uns les autres. L'aspiration à bien vivre, épanoui, respecté et actif, est à la fois légitime et réalisable.

A l'heure d'une crise systémique sans précédent, le pseudo-réalisme est une imposture. Ce qui est fantaisiste, c'est de penser que nous pouvons continuer comme avant. Ce qui est vraiment réaliste, c'est de vouloir tout réinventer. Politique, économie, éducation, temps de vie, villes, agriculture : une multitude d'alternatives concrètes, réussies et répliquables constituent d'ores et déjà l'amorce d'une transformation profonde de la société.

PLUS D'ÉQUITÉ

Parmi elles, celles de l'économie sociale et solidaire occupent une place particulière. Des associations pour le maintien de l'agriculture paysanne (Amap) aux coopératives de travail, des finances éthiques aux entreprises d'insertion, des crèches associatives aux entreprises de commerce équitable, elles changent le monde au quotidien, en apportant des réponses efficaces aux besoins fondamentaux de tous.

Elles ouvrent des voies nouvelles en insufflant plus d'équité dans les filières locales et internationales, en supprimant les intermédiaires prédateurs. En favorisant l'essor d'une consommation plus responsable et d'une agriculture biologique et fermière. En permettant un partage plus juste des pouvoirs et des richesses dans l'entreprise.

Ainsi, s'inscrivant dans une économie plurielle, ces initiatives sociales et solidaires tendent à refouler progressivement la domination exclusive du profit et à juguler les formidables dérèglements produits par la spéculation financière.

Mais encore isolées, fragmentées, méconnues, ces dizaines de milliers d'initiatives pionnières d'une économie humaine, doivent désormais converger, pour changer d'échelle et régénérer un système en dégénérescence. "Il y a un autre monde et il est dans celui-ci" disait Paul Eluard.

C'est l'objectif des Etats généraux de l'économie sociale et solidaire (ESS), vaste processus lancé il y a un an par l'ensemble des acteurs de ce secteur. Cette démarche collective a fait remonter des territoires des centaines de "Cahiers d'espérance" qui seront mis en débat lors d'un rassemblement festif et citoyen exceptionnel, du 17 au 19 juin au palais Brongniart.

Au cœur même du symbole des dérives de l'économie casino, cet événement, ouvert à tous, mettra à l'honneur cette autre économie. Il donnera à voir ses solutions et propositions, sa capacité d'innovation, sa vocation transformatrice qui doivent s'imposer au cœur du débat public, à l'aube d'une élection présidentielle 2012 incertaine et inédite.

Les lieux de mémoire sont souvent ceux de grands retournements : l'ancienne prison de la Bastille, forteresse du pouvoir absolu, est devenue la place naturelle des rassemblements démocratiques. Sur l'actuelle place de la Concorde s'élevait jadis la sinistre guillotine.

Le week-end du 17 juin, au cœur de Paris, l'ancienne Bourse, où les transactions de valeurs financières faisaient et défaisaient d'immenses fortunes, deviendra le haut lieu des valeurs de solidarité. Aux cris des acheteurs et vendeurs d'actions et d'obligations, se substitueront les échanges d'hommes et de femmes en quête d'un nouveau modèle de développement.

Nous invitons à nous y rejoindre, toutes celles et ceux qui veulent porter haut et fort ce message simple : nous, citoyens libres, égaux et fraternels, pouvons et voulons reprendre la main sur l'économie !

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Claude Alphandéry, président du Labo de l'ESS, Stéphane Hessel, ancien diplomate, Edgar Morin, sociologue et philosophe


  
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18.06.2011 15:29:23

Article publié dans lemonde.fr le 3 Mai 2011

ID-Ghana, une microfinance sociale au service des familles les plus démunies

Glefe, dans la périphérie d'Accra, capitale du Ghana. Si ce n'était l'horloge accrochée à l'arbre et la liasse de billets soigneusement empilés sur une petite table à l'ombre, on pourrait croire à une réunion entre voisines. Dans un coin, une bassine en métal débordant de tongs en plastique et de brosses à dents, une petite caisse vitrée remplie de poissons séchés… Une vingtaine de femmes et quelques enfants sont assis à l'ombre. Le groupe Anoyinting, Dieu vous Bénit en langue locale, se réunit tous les lundis à 9 heures avec Francis, agent de crédit d'ID-Ghana. Cette semaine, Godknows, responsable Mission sociale, est aussi là pour dispenser une formation sur le choléra, pendant que Francis et les responsables du groupe collectent l'épargne hebdomadaire et le remboursement des crédits. Un enfant chantonne une comptine apprise à l'école sur le même thème : "Maman, soyons propres, le choléra a peur de ça." Depuis deux mois, 638 nouveaux cas ont été recensés au Ghana…

Le quartier de Glefe est un bidonville coincé entre la mer et la lagune. Il compte plus de 50 000 habitants. Ancien village de pêcheurs, rattrapé par l'urbanisation croissante de la capitale, la mer n'y nourrit plus ses hommes, et les habitants se tournent vers le petit commerce, la coiffure ou la restauration de rue pour gagner leur vie. Si ID-Ghana compte parmi ses emprunteurs 96 % de femmes, William témoigne quant à lui de l'utilité du crédit pour les hommes. Tout juste âgé de 30 ans, il a été l'un des premiers emprunteurs de l'agence de Glefe. Grâce à cela, il a pu se reconvertir, d'abord comme vendeur ambulant et aujourd'hui comme épicier.

A côté de lui, Evelyn, arrivée à 17 ans de la province, qui comme beaucoup de jeunes mamans, avait du mal à gagner de quoi subvenir aux besoins de sa famille. Le bouche-à-oreille aidant, elle a entendu parler d'ID-Ghana. Elle en est aujourd'hui à son sixième prêt et a réussi à diversifier son échoppe sur le marché voisin. Agatha, un peu plus loin, vit quant à elle du petit étal qu'elle a installé devant sa maison. Partie en province quelques années, elle est aussitôt revenue vers ID-Ghana pour relancer son commerce à son retour à Accra.

ID-Ghana est une organisation de microfinance ghanéenne appuyée techniquement et financièrement par l'association française Entrepreneurs du monde depuis 2003. Basée à Accra, elle compte 8 agences et sert 6 000 bénéficiaires avec une équipe de près de 40 personnes.

Elle offre des services financiers (épargne et crédit) en apparence classiques, mais qui font partie intégrante d'une approche holistique : formations économiques, formations sociales et accès subventionné à l'assurance santé nationale. Si pour les supporters d'une microfinance génératrice de retours sur investissement élevés, cette approche est onéreuse, pour ID-Ghana, elle est la garantie d'un appui adapté aux familles les plus pauvres.

L'équipe d'ID-Ghana et ses familles bénéficiaires n'ont d'ailleurs qu'un mot à la bouche, Onipa Nua, ou entraide mutuelle en langue locale, le nom du prêt proposé. Concrètement, aucune caution solidaire n'est demandée aux bénéficiaires. Ils se réunissent toutes les semaines dans leur quartier par groupes de 15 à 30 personnes pour déposer leur épargne, rembourser leurs prêts et participer à une séance de formation de 30 minutes. Les avantages de cette pratique sont nombreux : la cohésion du groupe, l'inclusion des plus pauvres et le partage d'expérience, mais aussi une grande rigueur dans la gestion financière. Pour autant, ID-Ghana reste flexible sur le montant et la durée des prêts (le prêt moyen est de 149 euros et dure quatre à six mois). Le taux de remboursement de 98,6% (janvier 2011) a de quoi faire pâlir d'envie bien des banquiers.

Ce succès est notamment dû au suivi régulier des agents de crédit qui connaissent leurs bénéficiaires personnellement et leur rendent visite à domicile et sur leur lieu de travail, mais aussi à la rigueur des emprunteurs qui suivent quatre séances de formation avant l'octroi du premier crédit et respectent scrupuleusement les échéances.

Cet engagement des bénéficiaires pour ID-Ghana est l'une des clés de la pérennité du programme. Les femmes les plus dynamiques orientent d'autant plus facilement leurs voisines infortunées vers l'IMF, que l'offre de crédit Onipa Nua est claire et sans coût caché : un taux d'intérêt mensuel de 3%, en baisse régulière ces dernières années, pas de garantie et une épargne obligatoire minimum de 2 Ghana Cedis (1 euro) par mois rémunérée à 5% par an, des formations hebdomadaires et un accompagnement social gratuits ; et cette précieuse incitation à adhérer à la Sécurité sociale nationale grâce à une prise en charge par le programme de 50% du coût la première année.

L'entraide mutuelle est aussi au cœur du travail de l'équipe d'ID-Ghana, notamment des agents de crédit et des formateurs. Les premiers guident les personnes en difficulté vers les formateurs qui peuvent les conseiller. Tous sont conscients que la solidité nouvellement acquise des bénéficiaires est fragile et que le microcrédit n'est qu'un outil parmi d'autres pour lutter contre la pauvreté. L'approche holistique de la microfinance d'ID-Ghana est unique dans le paysage. Très peu d'institutions sont prêtes à fournir cet accompagnement social sans contrepartie financière, or c'est bien ce dont les plus démunis ont besoin. L'exemple d'ID-Ghana est la démonstration que la microfinance sociale a de l'avenir. Grâce à une méthodologie comme Onipa Nua, les IMF à vocation sociale sont viables au bout de cinq ans en moyenne, avec des revenus d'intérêt qui couvrent alors la totalité des charges, y compris celles inhérentes aux activités sociales. C'est ce que montre l'expérience d'Entrepreneurs du monde qui appuie en permanence une quinzaine d'organisations comme ID-Ghana sur une dizaine de pays.

Le cas du Ghana a d'ailleurs fait des émules dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest : la méthodologie Amenovi chez VEG dans la région de la Volta, Tovi Nonvi chez ALIDé au Bénin, Zaska Vim chez LSK au Burkina Faso, etc. Chaque année, une Rencontre régionale entre les institutions de micro-finance appuyées par Entrepreneurs du monde permet de multiplier les initiatives et de les adapter au contexte local. La philosophie reste la même : une approche sociale et globale de la microfinance pour assurer à terme l'autonomie des familles bénéficiaires.

Ce texte sera soumis aux participants du Forum Convergences 2015, qui se tient en partenariat avec Le Monde à l'Hôtel de Ville de Paris du 3 au 5 mai, et un appel à sa signature y sera lancé. Le forum Convergences 2015 réunit des acteurs des secteurs privé et public et de l'économie sociale et solidaire (cadrage d'Anne Rodier et Adrien de Tricornot), afin de répondre à ces questions et de débattre des moyens d'œuvrer ensemble à la réduction de la pauvreté dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement.

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Laetitia Raginel, Entrepreneurs du monde


  
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18.06.2011 15:26:51

Article publié dans Lemonde.fr le 3 Mai 2011

Appel de Paris pour une microfinance responsable

Alors que le modèle économique dominant du capitalisme financier mondialisé montre ses dangers et ses limites depuis 2008, une autre économie bourgeonne sur les terrains les plus divers, en dessous des radars de l'actualité. Des milliers d'initiatives réparatrices et innovatrices tissent une nouvelle solidarité à l'échelle des territoires.

Très diverses dans leurs réalités, elles partagent des caractéristiques essentielles : un projet économique au service de l'utilité sociale, une mise en œuvre éthique, une gouvernance démocratique et une dynamique de développement fondée sur l'ancrage territorial et la mobilisation citoyenne. Rassemblées, en France, sous le vocable d'économie sociale et solidaire (ESS) et d'entrepreneuriat social, ces initiatives ouvrent des voies nouvelles, car elles cherchent à produire, consommer et décider autrement.

De façon concrète, elles apportent la preuve que des projets économiques peuvent réussir sur le marché concurrentiel, tout en étant plus respectueux des personnes, de l'environnement et des territoires.
Elles ont pour noms : commerce équitable, finance solidaire, agriculture paysanne et circuits courts, services à la personne (petite enfance, personnes âgées…), insertion par l'activité économique, accès à la santé, logement social, monnaies complémentaires, éco-construction, solidarité internationale et tourisme solidaire, coopératives d'activités et d'emplois, recycleries et ressourceries, covoiturage et aide à la mobilité, internet coopératif et logiciels libres, associations et espaces culturels…

Elles sont présentes partout où l'on promeut la recherche du bien commun et chacun peut en bénéficier d'une manière ou d'une autre dans sa vie quotidienne. Cette "autre économie" s'inscrit à part entière dans les valeurs et la lignée de l'économie sociale, celle des associations, des coopératives et des mutuelles, qui était née à la fin du XIXe siècle en réaction à une première révolution industrielle particulièrement brutale. L'économie sociale représente désormais 200 000 entreprises en France, soit plus de 2 millions de salariés et 10 % de la valeur nationale créée. Loin d'être une exception française, "l'autre économie" se retrouve et se développe partout dans le monde, aussi bien en Europe que sur les autres continents.

Par sa réactivité et les solidarités qu'elle met en oeuvre, l'ESS constitue une réponse locale immédiate aux conséquences de la crise mondiale. Mais au-delà, ses valeurs et ses pratiques peuvent inciter les pouvoirs publics, les entreprises et les citoyens à changer de comportements pour tendre vers une économie plus solidaire, plus équitable et plus responsable.

Diffusé à grande échelle dans les pays du Sud, le modèle du microcrédit a été ensuite introduit dans les pays les plus développés en réponse à l'exclusion bancaire qui frappe les populations les plus démunies ou des groupes marginalisés. La crise qui touche ces pays ne peut que renforcer le rôle des organismes de microcrédit en accompagnement des laissés-pour-compte du système économique et financier.

Ce texte sera soumis aux participants du Forum Convergences 2015, qui se tient en partenariat avec Le Monde à l'Hôtel de Ville de Paris du 3 au 5 mai, et un appel à sa signature y sera lancé. Le forum Convergences 2015 réunit des acteurs des secteurs privé et public et de l'économie sociale et solidaire (cadrage d'Anne Rodier et Adrien de Tricornot), afin de répondre à ces questions et de débattre des moyens d'œuvrer ensemble à la réduction de la pauvreté dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement.

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Christian Sautter, France active


  
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18.06.2011 15:19:08

Article publié dans Lemonde.fr le 2 Mai 2011

Appel de Paris pour une microfinance responsable

Depuis trente ans, le microcrédit est un outil au service du développement et de la lutte contre la pauvreté. Fin 2009, selon les chiffres les plus récents de la campagne pour le sommet du microcrédit, 190 millions d'emprunteurs, dont 128 millions de pauvres, bénéficiaient d'un microcrédit. Plus de 80 % des emprunteurs pauvres sont des femmes. Ces prêts sont destinés à créer ou développer une activité génératrice de revenus. Les montants octroyés sont faibles et augmentent au fur et à mesure que l'emprunteur a réalisé plusieurs cycles de crédit sans incident de remboursement. Les taux d'intérêt sont encore relativement élevés pour couvrir les coûts opérationnels et ne pas dépendre de subventions externes.

Mais ils sont en baisse constante depuis cinq ans grâce aux progrès de productivité des institutions de microfinance (les institutions de microcrédit, pour ne pas dépendre des subventions ou des dons, doivent amortir leurs coûts opérationnels et le coût du risque sur des marges d'intérêt d'un montant unitaire très faible). Les méthodes de distribution, les échéanciers de paiement, la politique de garantie sont adaptés aux capacités de remboursement des emprunteurs et à leur très faible niveau d'éducation financière. Malgré son développement rapide, le microcrédit ne touche encore qu'une faible fraction des bénéficiaires potentiels : à titre d'exemple, 2,5 millions d'emprunteurs en Ethiopie, pays de 80 millions d'habitants.

D'autres services financiers, en particulier des services d'épargne, de paiement et d'assurance, se sont greffés sur le microcrédit pour offrir à des populations qui, dans leur très grande majorité, n'ont aucun contact avec le système financier formel (2.7 milliards des habitants de la planète ne sont pas intégrés aux systèmes financiers formels,) une gamme complète de micro-services financiers simples et accessibles. Ces services répondent ainsi aux deux besoins fondamentaux qui existent chez tout être humain : le besoin d'être accompagné dans ses risques économiques, c'est le rôle du crédit, le besoin d'être protégé contre les aléas de l'existence, c'est le rôle de l'épargne et de l'assurance.

Cette deuxième fonction est aujourd'hui très insuffisamment développée : quelques dizaines de millions de familles seulement bénéficient aujourd'hui d'une micro-assurance contre les risques de santé ou les risques de perte de récolte, dans les pays en développement.

L'expansion des activités de microfinance a été portée par plusieurs milliers d'institutions spécialisées, de tailles et de statuts très variés. Ces institutions jouent souvent un rôle social qui va très au-delà de leur fonction financière. Elles contribuent à la construction d'une société civile plus consciente de ses droits et plus confiante dans ses propres forces, à la promotion des femmes dans la vie économique, et à la mise en œuvre de programmes de santé ou d'éducation. Certaines de ces institutions développent une microfinance sociale pour les populations en situation de grande précarité, avec comme objectif premier la lutte contre la pauvreté, et comme approche un accompagnement des emprunteurs par une offre adaptée de services non financiers, sous forme notamment de conseils, de formations et d'accompagnement social.

L'impact de la microfinance a fait l'objet de nombreuses études universitaires ; celles-ci ont mis en avant l'importance des services financiers dans la réduction de la vulnérabilité des populations à faibles revenus. L'impact sur la réduction de la pauvreté varie selon les régions et les types de produits financiers offerts et des recherches scientifiques sont en cours pour mieux cerner ces phénomènes. Ce sont ces bénéfices directs ou induits qui expliquent le succès de la microfinance, sa diffusion rapide dans plus de 80 pays en voie de développement et la reconnaissance internationale qui lui a été accordée, avec notamment l'année du microcrédit des Nations unies en 2005 et l'attribution du prix Nobel de la paix au professeur M. Yunus et à la Grameen Bank en 2006.

Diffusé à grande échelle dans les pays du Sud, le modèle du microcrédit a été ensuite introduit dans les pays les plus développés en réponse à l'exclusion bancaire qui frappe les populations les plus démunies ou des groupes marginalisés. La crise qui touche ces pays ne peut que renforcer le rôle des organismes de microcrédit en accompagnement des laissés-pour-compte du système économique et financier.

En raison de ce succès, la microfinance a pu être présentée à tort comme la solution miracle aux problèmes de lutte contre la pauvreté et de sous-développement. Le simple rapprochement de l'encours du microcrédit dans le monde, environ 65 milliards de dollars, et des montants de l'aide publique au développement (100 milliards USD) et des transferts des travailleurs immigrés dans leur pays d'origine (300 milliards USD), est de nature à remettre le microcrédit à sa juste place. Le microcrédit apporte une contribution fondamentale et originale aux problématiques du développement. Il est bien adapté à l'encouragement de micro-activités commerciales, artisanales et agricoles. Il est une source d'innovation financière, économique et sociale.

Mais il ne peut prétendre se substituer ni aux politiques publiques de sécurité sociale ni au développement des infrastructures nécessaires dans les domaines de la santé et de l'éducation. Il peut par contre renforcer l'efficacité de ces politiques et de ces programmes grâce à son réseau capillaire dans les quartiers les plus défavorisés et les zones rurales les plus reculées.

Dans le contexte très porteur rappelé ci-dessus, les institutions de microfinance ont connu un développement très rapide de leur clientèle, au risque d'affaiblir la relation de proximité et de confiance qui est au cœur de leur modèle économique. Elles ont fait croître leur portefeuille de crédit à un rythme très élevé, au risque d'affaiblir la progressivité dans les cycles de financement, la discipline de remboursement, l'attention portée à la nature des activités financées.

Pour refinancer leur portefeuille de crédit en forte croissance, certaines institutions se sont endettées de façon excessive et exposées dans certains cas à un risque de change non maîtrisé. Des défaillances d'institutions se sont produites dans quelques pays, aggravées parfois par des interférences politiques comme en Inde ou au Nicaragua. Ces excès réels sont toutefois restés contenus. Ils n'ont ni l'ampleur, ni le caractère systémique des innovations financières hasardeuses qui, aux Etats-Unis, puis en Europe, ont déclenché la plus grave crise du système financier occidental depuis 1929.

En outre, les actions à mener pour corriger ces excès sont relativement bien définies : renforcement des capacités des institutions, en particulier dans les domaines de la gouvernance, de la formation des agents de crédit et amélioration de la gestion du risque, poursuite d'une croissance plus durable et mieux répartie géographiquement, accompagnée de mécanismes de contrôle du surendettement comme les centrales de risques, amélioration du cadre réglementaire et notamment des règles prudentielles, et renforcement de la supervision.

Beaucoup plus difficile est la correction des dérives rapportées par les médias dans certaines régions du monde et qui portent gravement atteinte non seulement à la réputation de toute la microfinance, mais à son essence même. L'ambition de la microfinance est en effet depuis l'origine de concilier un modèle économique d'entreprise avec une mission sociale au service des pauvres. Quand certaines institutions, au nom de la recherche de la rentabilité, adoptent des politiques agressives de développement, pratiquent des taux d'intérêt usuraires, mettent en œuvre des politiques musclées de recouvrement, elles discréditent le modèle même de la microfinance et ne doivent plus s'en réclamer. Des reportages, parfois simplificateurs, ont mis l'accent sur ces dérives, sans rappeler le désintéressement de milliers de dirigeants et d'employés d'institutions, fidèles à la mission sociale de la microfinance et dévoués à leur communauté. Le risque existe que l'effort patient de construction d'institutions de microfinance responsables, jouant un rôle irremplaçable dans les services financiers et non financiers aux populations les plus démunies, soit ruiné par quelques institutions séduites par la seule recherche du profit.

Face à ce risque, des efforts significatifs ont été faits ces dernières années à quatre niveaux. Au niveau de l'information et de la protection de la clientèle, une campagne mondiale permet d'améliorer les produits et les pratiques. Des indicateurs de performance sociale standardisés ont été développés et plus de 350 institutions de microfinance les ont intégrés dans leur reporting. Des agences de notation sociales se sont mises en place avec le soutien des pouvoirs publics et financent chaque année plus de 200 notations sociales. Des outils spécifiques ont été élaborés pour mesurer l'impact sur la pauvreté d'une institution de microfinance (PPI7 et PAT8) et pour suivre les changements dans la vie de leurs clients. La Social Performance Task Force travaille actuellement à une série de standards de performance sociale.

Au-delà de standards minimum, la campagne pour le sommet du microcrédit développe un "Seal of Excellence for Poverty Outreach and Transformation in microfinance" destiné à servir de référence et de label de reconnaissance de ce que la microfinance réalise en matière de lutte contre la pauvreté.

Enfin, au niveau de la réglementation du secteur, le comité de supervision bancaire de Bâle a publié une série de recommandations sur la supervision des institutions de microfinance qui font appel à l'épargne. Toutefois, ces initiatives pour une microfinance responsable ne suffisent pas à prévenir les dérives et à désarmer les critiques. Une impulsion politique et une initiative globale sont nécessaires pour restaurer la confiance dans la microfinance et l'engager dans de nouvelles voies de développement.

D'ores et déjà, le G20 a décidé de donner une nouvelle impulsion pour le développement de systèmes financiers inclusifs. L'Alliance pour l'inclusion financière regroupant des représentants des banques centrales de plus de 40 Etats du Sud a été lancée. Et un groupe de travail réunissant les organisations internationales et les instances de contrôle comme le Comité de Bâle ou la Financial Action Task Force 10 a été mis en place pour accélérer les réformes réglementaires nécessaires. Toutefois, pour répondre pleinement à son objectif, une telle initiative globale concertée, tout en bénéficiant de l'impulsion politique du G20, doit impliquer tous les acteurs de la microfinance, qu'il s'agisse des institutions de terrain et de leurs associations nationales ou régionales, des apporteurs de capitaux et des fournisseurs de services spécialisés, des institutions internationales et des instances de régulation et de supervision.

Au cours de son développement très rapide, la microfinance n'a pas suivi un modèle unique ; elle s'est adaptée aux conditions de chaque pays. Suivant les pays et les institutions, l'accent est mis de façon inégale sur la lutte contre la pauvreté ou l'inclusion financière. Certaines institutions se définissent comme des social business, excluant toute distribution de profit à des actionnaires privés, d'autres estiment compatibles la poursuite de leur mission sociale et une rémunération, éventuellement plafonnée, du capital investi. La diversité des statuts juridiques n'est pas moins grande. Cette diversité est une richesse, qui doit être préservée, mais dans un monde globalisé et interconnecté, elle ne doit pas faire obstacle à un socle fondamental de principes et de règles. C'est la condition d'une confiance maintenue du public et d'une nouvelle phase de croissance durable et responsable.

Ce socle minimal devrait, à la lumière de l'expérience, comporter des principes et des règles obéissant aux six orientations suivantes :

1. Le modèle économique de la microfinance répond à un double objectif à long terme d'impact social et de viabilité financière. La recherche d'un impact social effectif passe par le souci constant de toucher les populations les plus pauvres, en développant des réseaux de distribution adaptés, y compris en zone rurale, en offrant une gamme complète de produits de services financiers et non-financiers adaptés à leurs besoins, et en faisant preuve de modération dans les politiques de taux d'intérêt et de tarification des services. Des indicateurs de performance sociale, répondant à des définitions standardisées, doivent permettre d'attester le respect de cette orientation.

2. Les institutions de microfinance ne peuvent inscrire leur développement dans une perspective durable qu'en inspirant confiance par une gouvernance solide, des règles prudentielles robustes et des systèmes efficients de reporting, de contrôle et d'audit. Ces règles doivent être soumises à supervision et ces systèmes faire l'objet de notation suivant des méthodes objectives et transparentes.

3. L'information et la protection des clients, la prévention du surendettement, la transparence des taux et tarifs pratiqués, les procédures de mise en jeu des garanties et de recouvrement, les politiques d'incitation des agents de crédit doivent pleinement respecter la vocation première de la microfinance, basée sur une relation de confiance et de respect du client. Elles doivent suivre des règles précises et vérifiables, comme celles développées par la Smart Campaign ou l'ONG Microfinance Transparency, et contenues dans une charte éthique de l'institution.

4. Les investisseurs internationaux, publics et privés, spécialisés en microfinance, ont le devoir d'agir dans le respect des intérêts à long terme des institutions qu'ils accompagnent et se donner pour objectif leur autonomie financière. Cette vision passe par l'adhésion à un Code de conduite des investisseurs, comme les principes pour la finance inclusive développés avec le soutien de l'UN PRI, destiné à garantir que les conditions, notamment de durée et de garantie, de leurs concours financiers répondent à des normes de qualité, que les taux et commissions pratiqués soient modérés, et que les concours proposés n'exposent pas les institutions financées à un risque de change déraisonnable.

5. Les chercheurs et les milieux académiques sont invités à intensifier leur dialogue avec le secteur de la microfinance pour réaliser des études d'impact objectives, en tenant compte de la diversité des contextes locaux, et à en diffuser largement les conclusions.

6. Les bailleurs de fonds et les grandes fondations privées ont un rôle essentiel à jouer pour promouvoir les bonnes pratiques et encourager l'innovation et la diversification en microfinance. Sachant que la grande majorité des personnes touchées par la pauvreté et la malnutrition sont en zone rurale et dépendent de l'agriculture et de l'élevage pour leur survie, les institutions de microfinance doivent être encouragées à se tourner vers le milieu rural et le financement de la petite agriculture familiale. Les bailleurs de fonds sont également invités à amplifier leur effort d'encouragement à la conception et la diffusion de systèmes de micro-assurance adaptés, en particulier dans les domaines de la santé et de l'agriculture. Outre le bénéfice que pourront en retirer les emprunteurs pour eux-mêmes et leur famille, ces dispositifs sont de nature à réduire le risque des institutions de microfinance et à les encourager à développer leur activité de crédit. Une attention particulière doit être portée aux services non financiers, notamment de conseil et d'éducation, proposés par les institutions de microfinance. Les programmes d'aide des institutions financières internationales en faveur de la microfinance doivent viser en priorité les pays, segments de population et secteurs économiques les plus défavorisés où la microfinance peut apporter une contribution essentielle au développement économique et social, notamment : Afrique sub-saharienne, secteur agricole, groupes marginalisés.

Ces priorités d'action pourraient faire l'objet d'un document cadre d'orientation à moyen terme, auquel adhéreraient les grandes institutions financières internationales, les agences des Nations unies, les banques de développement, les agences de coopération.

Pour donner corps à ce socle fondamental de principes et de règles, dans le respect de la diversité de la microfinance, les signataires lancent un appel pour des "Etats généraux de la microfinance responsable", organisés par grandes régions du monde et par grandes catégories d'acteurs, sous l'égide d'un Comité d'organisation mandaté par le G20.

Ce texte sera soumis aux participants du Forum Convergences 2015, qui se tient en partenariat avec Le Monde à l'Hôtel de Ville de Paris du 3 au 5 mai, et un appel à sa signature y sera lancé. Le forum Convergences 2015 réunit des acteurs des secteurs privé et public et de l'économie sociale et solidaire (cadrage d'Anne Rodier et Adrien de Tricornot), afin de répondre à ces questions et de débattre des moyens d'œuvrer ensemble à la réduction de la pauvreté dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement.

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Collectif


  
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07.04.2011 14:51:20

Article publié dans Bastamag.net le 23 Mars 2011

Pêche intensive : comment l’Europe affame l’Afrique

Surexploitation maritime, pêche illicite ou sous pavillon de complaisance, accords internationaux iniques… Les ressources de l’Afrique attirent, une fois de plus, l’Europe prédatrice. Résultat : le poisson se fait rare et les pêcheurs sénégalais doivent s’aventurer de plus en plus loin des côtes. Et à défaut de nourrir les populations locales, les poissons d’Afrique viendront garnir les assiettes des Européens.

À proximité de Dakar, la plage de Hann est déserte. Il est un peu plus de 16 heures. À cette heure, la plage devrait grouiller d’une intense activité, avec les pirogues des pêcheurs de nuit et celles des pêcheurs de jour qui viennent décharger leur cargaison. Mais le poisson se fait de plus en plus rare. Une dure réalité qui frappe les 60.000 pêcheurs artisanaux du Sénégal. Ceux qui devaient partir à 18 heures pêcher toute la nuit sont partis beaucoup plus tôt. Et les pêcheurs de jour, partis à 6 ou 8 heures du matin, retardent leur retour. Ils vont plus loin en mer, et restent plus longtemps sur l’eau.

L’une des rares pirogues de retour à cette heure-là est celle d’Alpha Dieng. Pêcheur depuis 12 ans, il commande une petite pirogue de 13 mètres de long. Avec ses deux compagnons de pêche, ils paient une licence annuelle de 25.000 francs CFA (environ 32 euros). Partis à 6 heures ce matin, Alpha Dieng et ses collègues sont fatigués. Ils présentent leur prise du jour : des poissons qui ne remplissent pas un petit seau blanc. « À peine 5.000 francs CFA (environ 7,50 euros), explique Alpha Dieng en wolof. Même pas de quoi payer les frais engagés pour l’essence du moteur aujourd’hui. »

Un poisson trop cher pour les Sénégalais

Les captures se font rares pour tous. Depuis 2003, la pêche maritime au Sénégal enregistre une baisse de 16 % des captures, ce qui a des conséquences désastreuses pour les Sénégalais. L’activité de pêche génère plus de 600.000 emplois directs et indirects, occupés pour les 2/3 par des femmes. Presque deux millions de personnes dépendent de la pêche, qui est aussi le premier secteur d’exportation (30%). La baisse des captures met en péril la sécurité alimentaire du pays. Plus de 75% des apports nutritionnels en protéines d’origine animale proviennent du poisson. Dans les quartiers pauvres de Dakar comme Pikine et Guédiawaye ou de « classes moyennes » comme Sicap, il n’est pas rare d’entendre que le tieboudiene et le thiof, les deux plats nationaux à base de mérou ou de capitaine, sont désormais hors de prix pour les habitants.

Avec ses 700 km de côtes, le Sénégal est pourtant riche d’importantes ressources halieutiques : thons, espadons, voiliers, sardinelles, chinchards, maquereaux, crevettes et merlus, dorades, mérous, crevettes blanches ou céphalopodes… Mais à l’instar de pays africains dont les richesses en diamants, pétrole, gaz, terres arables, donnent lieu aux pires pratiques de prédation, cette richesse a, elle aussi, attisé les convoitises.

L’Afrique nourrit l’Europe en poissons

Pillé depuis des décennies par des flottes étrangères – espagnoles, françaises, italiennes, russes, japonaises, coréennes, chinoises ou taïwanaises – le « grenier à poissons » de l’Afrique et du Sénégal se vide de sa substance… Et ce, au prix d’une concurrence déloyale : quand les pêcheurs artisanaux sénégalais ne peuvent rester que quelques heures en mer, les campagnes de pêche des navires étrangers durent deux à trois mois. Le chalutage – qui consiste à racler les faible, moyenne et grande profondeurs des mers (jusqu’à 1.000 m) – entraîne la raréfaction des espèces de poissons et la destruction des environnements marins. Un désastre écologique.

À bord des « navires-usines » sont traitées, conditionnées puis congelées, d’énormes quantités de poissons, rapidement expédiés dans les assiettes européennes, coréennes ou chinoises. Près de 70% des produits de la pêche du Sénégal sont expédiés vers l’Europe. Celle-ci importe (tous pays confondus) pour 15,5 milliards d’euros de poisson [1]. « L’Afrique nourrit l’Europe ! », s’indigne Mamadou Diop Thioune, président du Forum des organisations de la pêche artisanale. « C’est un système de vol organisé du poisson en Afrique, à destination de l’Europe et d’autres pays. » De nombreux acteurs de la pêche au Sénégal, révoltés, se mobilisent pour ne pas rester avec une « arête en travers de la gorge » et tentent de s’opposer à ce système.

L’impuissance du Sénégal face à la pêche pirate

Le fléau de la pêche illégale frappe aussi le Sénégal. « Ce sont les pêches INN : illicites, non déclarées et non règlementées. » Comme beaucoup de pays africains, l’État sénégalais dispose de très peu de moyens techniques pour contrôler et arraisonner les bateaux étrangers. Parfois dotés des plus récentes avancées technologiques, ceux-ci peuvent braconner en haute mer presque en toute impunité. Ces derniers mois, les contrôleurs ont été mobilisés par des bateaux battant pavillon russe, géorgien et ukrainien, que la marine sénégalaise n’arrivait pas à chasser durablement de ses eaux territoriales.

À l’impuissance du Sénégal s’ajoutent les insuffisances de l’Union européenne et des autres pays du Nord : excepté la mise en œuvre d’une liste noire d’armateurs, rien n’est fait pour assurer une meilleure traçabilité des poissons débarqués dans les ports occidentaux, qui ne disposent pas toujours de déclaration légale de capture.

Le piège des accords de pêche

Les pirates ne sont pas les seuls responsables de la surpêche. Des Accords de partenariat de pêche (APP) permettent à des flottes entières de bateaux européens, russes, chinois de venir légalement surexploiter les ressources halieutiques de la Mauritanie, du Maroc, de la Guinée ou du Sénégal. Au sortir de la colonisation, les États d’Afrique ont investi dans le développement d’une industrie de pêche nationale, plutôt que d’opter pour un soutien massif à la pêche artisanale. Mais les flottilles industrielles sont coûteuses. À la fin des années 1970, le secteur de la pêche n’échappe pas aux effets dévastateurs des programmes d’ajustements structurels néolibéraux, imposés par les institutions financières internationales. Des programmes qui déséquilibrent profondément la filière : les États africains – dont les besoins en devises augmentent – privilégieront dès lors les exportations, au détriment de la consommation locale, et la signature d’accords de pêche avec compensation financière.

Depuis les puissances maritimes tirent un maximum de profit de cette situation. Notamment l’Union européenne qui, depuis 1979, a conclu près de 17 accords de pêche avec le Sénégal. L’accès aux eaux africaines, extrêmement poissonneuses, est un enjeu stratégique primordial pour l’Europe. La Politique commune de la pêche (PCP) européenne limite les captures dans les eaux européennes pour préserver la ressource. Les accords de pêche constituent pour l’Union européenne un moyen de redéployer une partie de sa « surcapacité de pêche », tout en diminuant la pression de la surexploitation de ses propres eaux.

Transfert de la surpêche de l’Europe vers l’Afrique

Formellement les accords de pêche entre « les nations en eaux lointaines et les pays côtiers » sont fondés sur le principe de complémentarité : la surcapacité dans le Nord et l’abondance dans le Sud permettront un accès privilégié des navires des premiers dans les eaux des seconds. Il s’agit de prélever le « reliquat » disponible, seulement après une évaluation scientifique précise des ressources. Les pays du Nord paient une contrepartie financière annuelle, qui s’élevait par exemple à la fin des années 90 à 150 millions d’euros pour l’accord entre Europe et États de l’Afrique de l’Ouest.

Mais les autorités sénégalaises ne disposent pas de moyens conséquents pour effectuer une évaluation efficace des stocks de ressources halieutiques. Cela nécessiterait aussi un meilleur contrôle des capacités de capture réelles des navires étrangers et nationaux. Des experts internationaux dénoncent l’obsolescence du mode de calcul – en tonnes de jauge brute ou TJB –, qui ignore totalement l’incroyable progression des moyens électroniques de détection à bord des navires d’aujourd’hui. « La véritable raison des accords tient simplement à leur forte valeur marchande » affirment Karim Dahou, chargé de prospective pour l’ONG Enda Tiers-Monde, et Moustapha Deme, membre du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye. Les flottes européennes se déplacent dans les eaux africaines pour capturer avant tout les espèces les plus rentables sur les marchés – tant financiers qu’à la criée – du Nord [2]. C’est donc un modèle de pêche aux gros sous que promeut l’Europe à travers les APP.

Pour un euro versé, l’Europe en récupère trois

Dans le cas du Sénégal, l’ONG Coalition pour des accords de pêche équitables soutient que « si la compensation financière versée par l’UE est importante, elle ne représente qu’une petite partie de la valeur des ressources pêchées. Ainsi, un euro dépensé par l’UE pour la signature d’accords de pêche, en rapporte trois ou quatre au niveau européen. » « Les accords n’ont jamais eu d’effet positif social et économique », affirme Mamadou Diop Thioune. « Les gouvernements et les gouvernants se sont enrichis sur la misère des peuples en accompagnant sans conscience cet effondrement des stocks. Les accords sont signés au détriment des consommateurs des pays du Tiers monde qui ne peuvent voir leur consommation satisfaite. »

Pavillons de complaisance et sénégalisation de bateaux étrangers

Après une importante mobilisation des pêcheurs et de leurs organisations, en pleines négociations de renouvellement des APP, le gouvernement sénégalais a été contraint d’interdire aux navires de l’UE de pêcher dans ses eaux territoriales. Mais pour s’assurer l’accès aux eaux sénégalaises, il existe un moyen moins risqué que la pêche pirate, et plus rapide que de longues négociations internationales : la constitution d’une société mixte de droit sénégalais. Un associé sénégalais, soi-disant majoritaire, enregistre l’entreprise au Sénégal, alors qu’il n’est en fait qu’un employé de son partenaire étranger. Celui-ci le rétribue et « distribue également des pots de vin à tous ces "complices" qui ont permis l’établissement de cette société mixte », résume une étude de la Coordination pour des accords de pêche équitable [3].

Le nombre de sociétés mixtes a explosé dans les années 1990, lorsque le régime des « sociétés mixtes subventionnées » a été introduit dans le cadre des échanges entre pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et l’Union européenne… par l’UE elle-même. Ce régime permet d’octroyer une subvention aux armateurs européens qui transféraient « définitivement » leur navire vers un pays tiers en créant des sociétés mixtes avec des ressortissants de ce même pays, tout en renonçant– pour le navire concerné – à leurs droits de pêche dans les eaux européennes. Les bénéficiaires de cette aide au transfert s’engagent à approvisionner prioritairement le marché européen. Le Sénégal connaît aujourd’hui une explosion de société mixtes : 11 sociétés mixtes espagno-sénégalaises, avec 29 chalutiers ; 3 sociétés franco-sénégalaises, avec 24 chalutiers ; 2 sociétés italo-sénégalaises, avec 7 chalutiers ; au moins 1 société sino-sénégalaise, avec 26 chalutiers ; 1 société gréco-sénégalaise avec 2 chalutiers ; et au moins 1 société coréo-sénégalaise, 1 turco-sénégalaise, 1 américano-sénégalaise…

Des sociétés écrans exemptées de droits de douane

Ces sociétés-écrans ne sont soumises qu’aux contraintes nationales. Autrement dit, à aucune contrainte. Les côtes africaines deviennent une sorte de buffet en self-service. Au-delà des eaux territoriales sénégalaises, les étrangers peuvent pêcher dans les eaux de toute la sous-région (Mauritanie, Guinée Conakry, Guinée Bissau, Sierra Léone), voire de toute l’Afrique. En octobre 2008, c’est de l’autre côté de l’Afrique, à près de 8.000 km des côté sénégalaises que le chalutier El Amine (appartenant une société mixte espagnole « sénégalisée ») a été arraisonné dans les eaux de Madagascar… pour pêche illicite.

Les avantages de ces sociétés au pavillon de complaisance ne s’arrêtent pas là. Elles profitent au maximum du principe central de la globalisation financière : toujours moins d’impôt. La Convention de Lomé autorise les produits halieutiques des pays ACP à pénétrer le marché européen sans droits de douane. Ces sociétés mixtes ont également bénéficié d’exonérations de taxes par le gouvernement sénégalais [4]. Pendant ce temps, les entreprises réellement sénégalaises, regroupées notamment au sein de la de Fédération Nationale des GIE de pêche, périclitent et licencient. Depuis 2001, les acteurs de la pêche au Sénégal demandent en vain un audit de ces sociétés mixtes. Les grosses sardines du gouvernement sénégalais font la sourde oreille.

Notes

[1] chiffre pour 2009

[2] Ce sont surtout les espèces démersales côtières et les petits pélagiques.

[3] auteurs : Mamadou Lamine Niasse et Madieng Seck

[4] péréquation sur le carburant et détaxe sur les moteurs et engins de pêche, paiement de l’impôt à taux réduit de 15 au lieu de 30%, détaxe sur l’importation de bien d’équipements et le rapatriement des bénéfices

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Eros Sana.


  
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04.02.2011 17:03:01

Article publié dans Rue89.fr le 27 Janvier 2011

Le succès des sites de microcrédit fait plaisir !

Le microcrédit permet à une organisation comme Kiva de faire l'intermédiaire entre des prêteurs (ils sont derrière leurs écrans d'ordinateur) et les personnes aidées sur le terrain (elles sont chapeautées par des partenaires sur place).

Le principe, qui a valu le prix Nobel de la Paix en 2006 à Muhammad Yunus, est d'une simplicité extraordinaire. Le capital prêté, au minimum 25 dollars (environ 17 euros), aide au financement d'une petite entreprise et, une fois l'affaire lancée, le bénéficiaire s'engage à rembourser cette somme.

Un taux de remboursement de 98,27%

Avec un taux de remboursement de 98,27%, Kiva donne tort aux détracteurs initiaux du Nobel et confirme son intuition : contrairement aux dogmes bancaires, les pauvres non solvables ont à cœur de rembourser leurs dettes quand ils le peuvent.

La différence majeure avec le don ou la charité, c'est donc que le prêteur ne fait pas de « cadeau ». Il récupère son investissement (sans intérêt évidemment). Ces mêmes 25 dollars peuvent alors repartir sur un autre projet, et donner une mesure humaine enivrante au pouvoir infini de l'argent. Non périssable comme l'ont analysé les économistes.

C'est en cela que le capital monétaire innove par rapport à la « capita » des bêtes d'élevages ou des fèves de cacao étalons. Partager la richesse n'exige pas beaucoup, 25 dollars dont le pouvoir de transformation démultiplié agit sur un très grand nombre.

Un prêt toutes les 11 secondes

Le succès de Kiva est tel que depuis quelques temps l'expérience proposée est très troublante. La page d'accueil des projets en attente de prêts est vide ! Si l'on reste patient, des annonces paraissent cependant, mais elles blanchissent soudain. Cela signifie que les fonds des projets ont été levés, en temps réels, jusqu'à 100%.

Kiva annonce ainsi pour cette semaine un prêt consenti toutes les 11 secondes. J'alimente pour ma part, via Paypal le projet Sabougnouma Group : dix femmes maliennes, qui cuisinent et ont besoin d'acheter des aliments sur place pour faire de la restauration. Il faut se dépêcher de choisir, et agir vite…

L'image des ventes habituelles sur Internet peut venir à l'esprit, mais il ne s'agit pas là de remporter une affaire en soldes. La présence de prêteurs internationaux qui s'allient pour aider des hommes et femmes à l'autre bout de la terre témoigne au contraire d'une impressionnante alliance.

Pour une fois être effacé des écrans est une récompense

Le modèle concurrentiel resurgit peut-être dans ces « équipes » de contributeurs qui sont classés par nombre de prêts (bien plus pertinent que le seul total cumulé, à la gloire des plus fortunés), mais c'est très secondaire.

23h55. J'ouvre le ban, le temps de payer, déjà 2% des fonds sont levés, en cinq minutes on passe à 20%, à minuit quinze c'est fait ! La page blanche qui s'affiche est alors une bonne nouvelle. Fully funded. Et pour une fois, être effacé des écrans une récompense.

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Maxime Abolgassemi


  
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04.02.2011 16:46:57

Article publié dans SPORE Octobre/Novembre 2010

Spore N.149

Agritourisme L’hospitalité paie

Le tourisme géré sur un mode responsable peut être un vrai moteur de croissance et de développement économique. Moyen de générer des revenus pour les communautés rurales tout en protégeant les ressources environnementales, l’agritourisme gagne rapidement du terrain. Mais des précautions s’imposent pour garantir que les bénéfices reviennent aux populations locales.

En 2007, les touristes ont dépensé 295 milliards $ US (226 milliards €) dans les pays du Sud – presque trois fois le montant de l’aide publique au développement. Le tourisme est l’un des rares secteurs économiques dont les pays du Sud tirent systématiquement un surplus commercial net des pays du Nord. De nombreuses régions ACP, en particulier les Caraïbes, confrontées au déclin constant de leurs revenus agricoles dû à l’érosion des préférences commerciales dont elles bénéficient, se concentrent à présent sur le tourisme comme source de devises étrangères.

Les impacts négatifs de certaines formes de tourisme incluent la montée des importations alimentaires pour nourrir les visiteurs internationaux, une compétition accrue pour la terre, le travail et le capital et une hausse des prix locaux. L’agritourisme tente de proposer une approche alternative en offrant aux communautés rurales une source de revenus issus de l’offre de produits alimentaires et artisanaux et d’expériences allant du contact avec la faune et la flore à la découverte de paysages exceptionnels et de produits locaux tels que le café et le rhum.

La Ruta del Café (route du café) en République dominicaine est calquée sur le modèle de la route des vins en Toscane, cette région d’Italie qui a lancé la mode de l’agritourisme sur le vieux continent. Les visiteurs séjournent dans les exploitations caféières, goûtent les plats traditionnels, assistent à des démonstrations de torréfaction et ramènent chez eux café et objets artisanaux achetés sur place. En Tanzanie, le Syndicat des coopératives villageoises du Kilimandjaro (KNCU) a permis de diversifier les revenus des producteurs de café en organisant des excursions, en se dotant d’un camping et d’un restaurant qui sert des produits locaux. Ce modèle s’appuie sur PASEO, une organisation néerlandaise qui met en relation organisations paysannes et tour-opérateurs et fournit assistance technique, formation, services de marketing et promotion aux communautés locales.

L’agritourisme offre des perspectives de gestion durable des secteurs ruraux menacés, en encourageant la conservation de la biodiversité via les parcs naturels et les aires marines. Autres bénéfices pour les communautés : le soutien à des projets locaux tels que des cliniques. Le complexe touristique écologique de Matava, aux Fidji, appuie l’ONG Nature Fiji ainsi que l’école primaire locale. Les bénéfices indirects pour les communautés impliquées incluent aussi bien l’amélioration d’infrastructures et de services de base (installations sanitaires ou eau) que la revalorisation de la culture populaire.

Produits locaux

L’Institut interaméricain de coopération pour l’agriculture (IICA) définit l’agritourisme en ces termes : “Toute activité, entreprise ou commerce qui connecte l’agriculture à des produits, services ou expériences dans le tourisme.” L’IICA a été en première ligne dans la promotion de l’agritourisme dans les Caraïbes. Le renforcement du secteur touristique par le développement des liens avec le secteur agricole dans les Caraïbes, projet conjoint lancé en 2005 avec l’Organisation des États américains (OEA), a inauguré ce type de tourisme à la Barbade, la Dominique,le Guyana, en Jamaïque, à Saint-Kitts-et-Nevis, au Suriname et à Trinité-et-Tobago, forgeant des liens entre tourisme et agriculture par le biais de la recherche, la formation et du développement des petites entreprises.

Faire des produits locaux et des techniques traditionnelles, mobilisées pour la fabrication de produits alimentaires ou non, des arguments de vente : telle est la pierre angulaire de l’approche agritouristique. Walkerswood Caribbean Foods, une compagnie jamaïcaine créée dans le cadre d’un projet communautaire destiné à créer des emplois, a lancé le Jerk Country Tour. Les visiteurs s’initient à la cuisine jamaïcaine en se promenant dans un jardin d’épices, dégustent du porc et du poulet grillés au barbecue et assaisonnés, et visitent une usine traditionnelle. Le Anse La Raye Seaford Friday, qui se tient chaque vendredi à Sainte-Lucie, s’inspire de la fête populaire du poisson frit d’Oistins à la Barbade. Depuis, la Grenade a repris le concept dans le petit port de pêche de Gouyave. En Papouasie- Nouvelle-Guinée, l’éco-lodge Saemaul dans le village de Gabensis propose aux visiteurs d’assister à la production et la transformation des ignames. De même, des membres de South Sea Orchids (SSO), un groupe de floricultrices des Fidji, cultivent orchidées, arums, gingembre et balisiers pour le marché hôtelier et l’export.

Question clé au coeur du débat sur le tourisme : quelle part des bénéfices financiers revient aux pauvres ? Une étude de la Banque mondiale dans la province du KwaZulu- Natal, au nord de l’Afrique du Sud, a révélé que, dans les aires de faune et flore sauvages, les revenus cumulés par les populations non qualifiées ou semi-qualifiées s’élevaient à 37 % des dépenses touristiques. Une autre étude montre que les ménages des aires de conservation de Kunene et Caprivi en Namibie ont des revenus supérieurs à ceux des autres ménages (respectivement 29 % et 58 % de plus par tête). En revanche, les revenus tirés des forêts de Bwindi et des Virunga en Afrique de l’Est et du Centre, réputées pour leurs gorilles des montagnes, ne bénéficient pas assez aux populations pauvres. Les droits d’entrée élevés du parc – plusieurs centaines de dollars par jour – vont aux gouvernements, très peu aux populations locales.

La chaîne alimentaire du tourisme

Selon un certain nombre d’études, aliments et boissons constituent un tiers des dépenses touristiques ; il est donc essentiel qu’ils soient fabriqués au maximum localement. Les défaillances du marketing et le manque d’organisation des producteurs pour approvisionner régulièrement hôtels et restaurants en produits de qualité sont autant de défis à relever. Souvent, les liens entre hôtels et fournisseurs d’aliments locaux sont insuffisants et les économies locales pâtissent du déséquilibre entre offre et demande. La fuite des dollars du tourisme aux Bahamas – c’est-à-dire la valeur générée par le tourisme perdue au profit des économies d’autres pays – serait supérieure à 85 %.

Le tourisme communautaire (CBT), où les communautés possèdent et font marcher les installations touristiques, est une forme de tourisme en faveur des pauvres. Ce genre d’initiative est souvent soutenu par les ONG, surtout dans les zones naturelles sauvages où il y a peu d’alternatives. Si les revenus ont tendance à être inférieurs à ceux issus du secteur privé, de nombreuses initiatives CBT parviennent à dégager des revenus au profit des populations locales. Dans le district sud-éthiopien de Konso, une zone de hautes terres cultivées grâce à un système traditionnel de terrasses en pierres, le Projet de tourisme communautaire de Konso, mené par l’Organisation mondiale de tourisme (OMT), a attiré les visiteurs dans la région. En trois ans, le nombre d’arrivées de touristes internationaux a plus que doublé et les revenus générés pour les projets de développement communautaires sont passés de 7 000 $ US (5 356 €) en 2007 à 26 500 $ US (20 000 €) en 2009. Les guides locaux gagnent environ 2 000 $ US (1 500 €) par trimestre tandis que les villageois tirent un surplus de revenu de la vente de repas, boissons et artisanat.

Coentreprises

Le manque de viabilité financière des CBT est souvent critiqué. Une autre approche, mobilisant des capitaux privés, est en train de s’implanter dans de nombreuses régions ACP. Dans certaines parties d’Afrique, les coentreprises communautaire-privé sont courantes, surtout en Afrique du Sud et au Botswana, au Kenya, en Tanzanie et plus récemment au Rwanda. Ces dispositifs incluent en général d’importants flux de trésorerie vers les communautés sous la forme de baux, locations et royalties, ainsi que des paiements directs par les salaires. C’est en Namibie que la tendance est la plus positive : le nombre de lodges en coentreprise a constamment augmenté ces dernières années, ce qui permet aux communautés locales de gagner de plus en plus d’argent. En Tanzanie, les droits d’entrée et emplois à Ololosokwan Lodge rapportent 90 000 $ US (69 000 €) par an à la communauté locale.

Agriterra, agence néerlandaise de développement qui travaille sur des projets de tourisme rural auprès de partenaires du Sud, souligne combien il est important d’impliquer les populations locales, les agriculteurs surtout, dans la conception des entreprises d’agritourisme. “Dans le développement du tourisme rural, le rôle des groupements et coopératives de producteurs doit être reconnu, déclare Mascha Middelbeek d’Agriterra. Il est toutefois encourageant de constater que, ces dix dernières années, des entreprises touristiques menées de main de maître par des agriculteurs ont été montées dans plusieurs pays.”

Une bonne assistance en gestion du tourisme est nécessaire tout comme la formation des guides, cuisiniers et propriétaires des lieux d’hébergement pour satisfaire aux normes occidentales, ajoute-t-elle. Exemples d’entreprises agritouristiques dirigées par des agriculteurs : une initiative de l’Union communale des producteurs de Grand-Popo au Bénin pour attirer les touristes, et des hébergements à Ambalavao à Madagascar, où les maisons villageoises ont été restaurées pour recevoir des hôtes. Le Projet Auberge d’Iarintsena est géré par le groupement paysan local.

Le Réseau des agriculteurs des Caraïbes (CaFAN) collabore avec Oxfam pour aider les petits agriculteurs jamaïcains à tirer plus de revenus du tourisme en améliorant l’accès au marché, principalement hôtelier. La majeure partie de l’appui passe par les organisations paysannes. Un projet similaire à Sainte-Lucie donne déjà de bons résultats en connectant les petits propriétaires au marché touristique. “L’agritourisme offre une multitude d’opportunités pour les communautés locales au Sud, affirme Ena Harvey, directrice de l’agritourisme à l’IICA. Il est toutefois primordial que les populations rurales reçoivent leur juste part du marché et des bénéfices.”

Les photos de ce dossier enquête et de la première de couverture proviennent du fonds Ecosen


  
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04.02.2011 16:24:00

Article publié dans Mondomix Juillet/Août 2010

Mondomix N.4101

VOYAGER AUTREMENT

Partie intégrante du développement durable, le tourisme solidaire séduit chaque année un nombre croissant de consommateurs. Pour autant, le secteur peine à s’organiser. Les réflexions menées sur ces voyages alternatifs ne demandent aujourd’hui qu’à s’enrichir.

Tourisme équitable, responsable, solidaire... Depuis les années 2000, les vagues bénéfiques du développement durable suscitent l’envie de « voyager autrement ». Un désir parfois brandi comme un argument marketing, dont s’emparent jusqu’aux voyagistes traditionnels – Nouvelles Frontières Aventure, Voyages- sncf.com avec ses Trophées du Tourisme Responsable, Accor et ses hôtels durables... Loin d’être novatrice, l’idée puise ses sources, selon Marc Bulteau, conseiller-formation en inter-culturalité, chez les voyageurs humanistes du XVIIIème siècle. Mais aussi dans le tourisme populaire rural (années 1960), social (Léo Lagrange), d’aventure, ou l’humanitaire... Selon Manuel Miroglio, consultant en tourisme solidaire, les premières traces de solidarité remontent aux années 1960 avec le « tourisme intégré » en Casamance.

La fin du « Tourisme Attila » ?

Autant de racines qui dessinent les contours d’un tourisme réservé jusque-là à une poignée de militants. Aujourd’hui, les conséquences désastreuses du « Tourisme Attila » sur les populations du Sud au seul bénéfice des voyageurs/voyagistes du Nord, l’uniformité de l’offre (80% des touristes visitent 50 sites mondiaux), amènent une réelle volonté du public de partir « responsable », en quête d’authenticité, de rencontres. 7000 Français, en 2009, auraient ainsi tenté l’aventure. Sur le modèle du commerce équitable, le tourisme solidaire entend rééquilibrer les richesses de façon juste. L’une des plus importantes industries (12% du PIB, 8% de la population active au monde en 2008), pourrait donc devenir un facteur de développement indéniable. Ainsi, des associations telles Vision du Monde, Tourisme et Développement Solidaires (TDS) travaillent en partenariat étroit avec les communautés locales. « Dans un secteur du nord du Mali où nous organisions des séjours, il n’y avait pas d’école et un seul infirmier pour 35000 personnes », raconte Jean-Luc Gantheil, fondateur de Croq’Nature, l’un des ancêtres du genre. « Aujourd’hui, il y a trois infirmiers et 12 écoles ! »

En route vers la structuration

Pour autant, pas facile pour le consommateur de se retrouver dans le dédale de l’offre proposée, ni de repérer les structures véritablement éthiques. Car, si le commerce équitable a su s’organiser, les principes du tourisme solidaire demeurent opaques pour le quidam. Peu de labellisation et, au final, pratiquement autant de chartes que d’opérateurs, ainsi qu’une multiplication de structures parfois seulement « repeintes en vert », selon Sebastien Athané, responsable-éditorial du site Voyageons Autrement. « Le tourisme solidaire ? Pratiquement moins équitable qu’il y a dix ans », note Jean-Pierre Lamic, organisateur du Forum du Tourisme Responsable à Chambéry, du 11 au 13 juin dernier. « Une réflexion sur notre activité s’avère urgente ! ». En France, certains réseaux tentent de l’organiser. Il y a d’abord l’ATES, Association pour le Tourisme Equitable et Solidaire, créée en 2006, qui regroupe 23 associations signatrices de sa charte ; ATR, Agir pour un Tourisme Responsable, à l’origine de normes Afnor ; ou VVE, Voyageurs et Voyagistes Eco-Responsables... Des essais de mutualisation que les professionnels interrogés jugent insuffisants. Le voyageur intéressé doit, selon eux, décrypter les brochures, les sites internet, rechercher l’information, exiger la transparence sur la répartition de son argent... Une démarche coûteuse en temps, qui s’accorde au « juste prix » du voyage, plus onéreux que les formules « tout compris », inéquitables.

Immersion chez l’habitant

Par ailleurs, la « rencontre interculturelle » vantée par les voyagistes, s’assimile quelque peu à une « pub’ mensongère », selon Marc Bulteau, qui se réfère aux définitions données par les Sciences Humaines. « Par ailleurs, n’est-elle pas faussée lorsqu’il y a transaction d’argent ? », s’interroge-t-il. Pour qu’il y ait véritable échange, tous s’accordent donc à énumérer une liste de conditions nécessaires : petits groupes (2-10 pers.), voyageurs sensibilisés, immersion chez l’habitant... Surtout, le tourisme doit se cantonner à un complément de revenus pour la communauté et ne pas bouleverser l’équilibre de son activité principale. Enfin, selon Bernard Schéhou, chercheur et auteur de l’ouvrage Du Tourisme Durable au Tourisme Equitable, il ne faut pas céder aux tentations du paternalisme, de l’ethnocentrisme, ou de toute forme d’idéalisation de ces cultures, susceptibles d’entraîner leur « folklorisation ». Autant de questions cruciales, au coeur d’un tourisme que l’on espère de demain !

Les photos de cette enquête proviennent du fonds Ecosen

Le projet de tourisme solidaire Ecosen, qui agit principalement au Sénégal, est né de la rencontre entre des étudiants européens, fondateurs de l’Associations Teranga, et le groupement d’intérêt économique communautaire Nqel Jab.

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Anne-Laure Lemancel


  
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04.02.2011 14:00:33

Article publié dans rue89.fr le 31 Janvier 2011

Et si les internautes devenaient des banquiers solidaires ?

1976, au Bangladesh. Le professeur d'économie Muhammad Yunus, vient en aide aux petits paysans victimes de la famine qui frappe le pays, en leur permettant d'emprunter quelques dollars pour développer une activité économique. Le tout à des taux d'intérêt bien inférieurs à ceux des usuriers. Le microcrédit était né.

L'idée

Le concept prendra son essor avec la naissance de la Grameen Bank, la « banque des pauvres », qui vise à faciliter l'autonomie des exclus du système bancaire. Avant de se généraliser dans la plupart des pays en voie de développement.

Depuis trente ans, 10 000 institutions de microfinance – chaque IMF peut avoir un statut juridique différent : ONG, association, coopérative d'épargne et de crédit, banque non commerciale, société anonyme… – accompagnent les petits entrepreneurs à travers le monde. On estime qu'elles aident plus de 150 millions de personnes – dont 79% de femmes – dans 85 pays.

Le principe a été introduit dans un second temps dans les pays développés, en France en particulier, grâce à des organismes comme l'Association pour le droit à l'initiative économique (Adie), Créa-Sol ou France Active qui se sont spécialisés dans le microcrédit personnel accompagné auprès de chômeurs ou bénéficiaires de minima sociaux. En vingt-deux ans d'activité, l'Adie a octroyé plus de 81 000 microcrédits qui ont permis de financer près de 65 530 entreprises.

Si l'utilité économique et sociale du microcrédit est incontestable, le système a cependant connu récemment un certain nombre de dérives :

* taux usuraires,
* pratiques de recouvrement abusives,
* surendettement alarmant,
* inflation des crédits à la consommation (huit prêts sur dix, en Inde),
* pratique dite de « cavalerie » consistant à emprunter à X pour rembourser Y avec la complicité des agents de crédit, etc.

Le 28 juillet 2010, l'introduction en bourse de la plus grande IMF, l'indienne SKS (près de 6 millions de clients), a fait éclater au grand jour le débat sur la compatibilité de la mission sociale de la microfinance avec des objectifs de profit, propres à une logique commerciale et financière. La crise financière, de son côté, a provoqué un assèchement des liquidités sur les marchés financiers, puis amené les bailleurs de fonds à réduire leurs dons aux IMF et fragilisé les banques commerciales.

Méfiance vis-à-vis des institutions financières, volonté de retrouver la vocation première du microcrédit, recherche d'une plus grande transparence dans la gestion des sommes prêtées, valorisation de l'engagement solidaire, humanisation de la relation de prêt, autant de facteurs qui contribuent au développement des plateformes solidaires de « peer to peer lending », de prêts de personne à personne.

Comment la mettre en pratique

L'idée est simple : l'internaute s'inscrit sur le site, choisit le projet qui l'intéresse et s'engage à prêter une somme (à partir de 20 euros ou 25 dollars généralement), les remboursements s'effectuant selon un calendrier pré-établi.

Dans le cas de prêts Nord-Sud, les plateformes travaillent sur le terrain en direct avec des IMF qui sélectionnent pour elles les entrepreneurs selon leur profil, leur solvabilité et le sérieux de leur projet, gèrent la traçabilité du prêt, et s'engagent à rembourser même si l'emprunteur fait défaut. Un système qui fonctionne bien, selon Arnaud Poissonnier, ancien gestionnaire de fortunes et fondateur de Babyloan (lancé en septembre 2008) :

« Nous choisissons avec soin nos IMF partenaires et nous sommes soutenus par l'Adie et le Crédit coopératif, gages de notre crédibilité. Seuls 5% des “Babyloaniens” retirent leur argent après un premier prêt, dont 1% pour tester le système. »

Ce que confirme David Langlois, directeur général de MicroWorld :

« Tout est fait pour s'assurer que chaque prêt finance bien une activité de type TPE. Pour cela, nous travaillons avec des institutions responsables après analyse de leur stabilité financière et de leur mission solidaire. »

Depuis le 1er septembre 2010, la loi française permet le microcrédit direct entre particuliers sans l'intermédiation d'une banque. Cette évolution est le fruit des efforts conjugués des acteurs de la finance solidaire, notamment de Babyloan et de l'Adie, pour qui « 300 000 personnes en France pourraient sortir de la précarité chaque année en créant leur emploi grâce au microcrédit ». Soit 7,5% des quelque 4 millions de demandeurs d'emploi.

« Il faut développer ce type d'échanges et y ajouter des transferts Sud-Nord (ex : Maroc-France), voire Sud-Sud », insiste le chef des « Babyloaniens ».

Ce qu'il reste à faire

Pionnier et leader du microcrédit en ligne, l'américain Kiva, existe depuis 2005, avec plus de 860 000 membres et près de 190 millions de dollars de prêts cumulés, distribués à plus de 485 000 entrepreneurs.

En France, les initiatives se multiplient, avec Babyloan, fondé fin 2008, qui revendique près de 9 000 inscrits et plus de 1,4 million d'euros prêtés à 4 670 micro-entrepreneurs. Mais aussi Veecus, Xetic, ou le dernier né, MicroWorld, un projet du groupe PlaNet Finance.

Un foisonnement de nouveaux outils accessibles et participatifs qui devraient contribuer à démocratiser la microfinance, jusque là assez peu comprise du grand public.

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Coraline Bertrand.


  
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30.11.2010 16:30:09

Article publié dans lemonde.fr le 30 Novembre 2010

Aidez la microfinance, ne la tuez pas !

Sous prétexte de protéger les pauvres, le gouvernement d'un Etat indien a plongé le secteur de la microfinance dans une crise grave. Un arrêté du gouvernement de l'Andhra Pradesh, en énonçant que les remboursements devaient se faire en présence d'autorités élues et que le remboursement n'était pas obligatoire pour ceux qui avaient déjà remboursé plus de deux fois le capital emprunté, a envoyé le message clair que les emprunteurs ne devaient pas se sentir obligés de rembourser leurs emprunts.

Cette annonce a entraîné une avalanche de défauts de paiement, jetant l'industrie de la microfinance indienne dans une crise à laquelle elle pourrait ne pas survivre. Cela entraînerait des répercussions importantes sur la microfinance dans le monde entier.

Certains ont fait, à tort, le parallèle entre cette crise et celle des subprimes. En réalité, les Institutions de microfinance (IMF) sont très vigilantes (certains disent trop) à éviter les non-remboursements : avant cette crise, le taux de défaut de remboursement des IMF était proche de zéro.

Cette crise de non-remboursement est directement liée à l'intervention du gouvernement, qui l'a rendu légitime. Mais le taux record de remboursement des IMF reflétait la confiance construite depuis plusieurs années entre les emprunteurs et les IMF : l'emprunteur savait que, s'il remboursait, l'IMF lui prêterait à nouveau, et le contrat social implicite était qu'il fallait rembourser son emprunt. Ce système fragile fondé sur la confiance risque de ne pas survivre à la crise actuelle.

Une autre différence importante avec la crise des subprimes est que, si le secteur indien des IMF s'écroule, les banques vont subir des pertes, mais le secteur n'est pas suffisamment important pour entraîner le reste du système financier dans son sillage. En revanche, cette crise risque de décourager tout effort futur pour prêter aux pauvres à un taux raisonnable. Les pauvres, comme c'était le cas avant la microfinance, devront se tourner vers les prêteurs informels dont les taux d'intérêt sont au minimum deux fois plus élevés que ceux des IMF. Et il est possible que la crise effraie aussi les investisseurs d'autres pays, menaçant ainsi un secteur qui rend service actuellement à plus de 200 millions de clients pauvres.

Dans les pays en développement, la microfinance répond à un besoin essentiel : la mise à disposition de services financiers à des clients à bas revenus qui n'ont habituellement pas accès aux banques officielles par manque de garanties, d'emploi salarié ou d'historique bancaire contrôlable.

Des études ont apporté la preuve que le microcrédit ouvre à des millions de clients dans le monde la possibilité de créer ou de développer une activité, de se prémunir contre les aléas liés au mauvais temps ou à la maladie, de maintenir de l'emploi et de faciliter la consommation. La principale innovation du microcrédit n'est pas le fait de prêter aux pauvres, mais bien le fait de leur prêter à un coût inférieur à tout ce qui avait cours auparavant, et à des taux beaucoup plus faibles que ceux des prêteurs informels.

Ironiquement, compte tenu de la crise actuelle, les taux d'intérêt pratiqués par les IMF en Inde sont parmi les plus bas du monde (environ 24 % par an). Ces taux ne peuvent probablement pas baisser beaucoup. Bien sûr, le secteur indien de la microfinance n'est pas exempt de problèmes, notamment en raison de sa récente et rapide croissance, surtout en Andhra Pradesh.

En 2007, il y avait environ 8 millions d'emprunteurs. Aujourd'hui ils sont plus de 25 millions. Les agents de crédit sont payés à la commission afin de les inciter à trouver plus de clients, qui ne sont sans doute pas toujours bien sélectionnés. Des rumeurs ont couru sur des suicides liés à des dettes d'IMF. Alors que ces accusations n'ont pas systématiquement fait l'objet d'enquête, le gouvernement est ravi de s'en servir comme prétexte pour intervenir.

Cela dit, il est important de se rappeler que la majeure partie des dettes des ménages ruraux ne provient pas de microcrédits. Une enquête récente réalisée en Andhra Pradesh par le Center for Microfinance a relevé que 93 % des ménages de cet Etat sont endettés. 57 % de ces ménages ont emprunté avec intérêts à des amis, 17 % ont eu recours à un prêteur informel. Le microcrédit ne représente que 11 % du volume des dettes.

La priorité immédiate est de stopper la crise actuelle. A cet effet, le gouvernement de l'Andhra Pradesh devrait retirer, ou au moins suspendre, l'arrêté en attendant qu'une solution plus constructive pour parvenir à ses objectifs légitimes soit mise en oeuvre.

A moyen terme, la microfinance a besoin d'une meilleure réglementation. A défaut de règles claires et universelles liant les IMF, il y aura des excès de leur côté, et la tentation permanente, pour les politiciens, d'intensifier ces conflits à des fins démagogiques.

La réglementation ne devrait pas se concentrer sur le plafonnement des taux d'intérêt ou des profits, mais plutôt viser à une réforme institutionnelle permettant aux IMF de mieux sélectionner leurs clients pour réduire le coût de leurs produits, et encourager celles qui pratiquent des taux raisonnables.

On pourrait, par exemple, examiner les pistes suivantes : création d'un fichier central des emprunteurs, mise en place d'un centre de réclamations accessible et facile à utiliser par les clients, meilleure application du code de conduite des agents de crédit sur lequel les IMF se sont déjà mises d'accord, encouragement financier pour les IMF offrant les taux les plus bas et les conditions de remboursement les plus souples.

Ce système repose autant sur un contrat social que sur un contrat légal. Les IMF doivent être plus attentives et mieux sélectionner leurs clients. Mais les responsables politiques doivent eux aussi être prudents. En prenant prétexte d'une situation exceptionnelle, ils risquent de se retrouver sans l'avoir voulu en train de détruire toute la microfinance. Ce serait rendre un bien mauvais service aux plus pauvres et à leur espoir de sortir de la pauvreté.

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Abhijit V. Banerjee (MIT)
Pranab Bardhan (Berkeley)
Esther Duflo (MIT)
Erica Field (Harvard)
Dean Karlan (Yale)
Asim Khwaja (Harvard)
Dilip Mookherjee (Boston)
Rohini Pande (Harvard)
Raghuram Rajan (Chicago Booth School)


  micro-crédit | développement
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30.07.2010 12:31:46

Article publié dans lemonde.fr le 30 Juillet 2010

Les dérives et détournements du microcrédit

De belles photos d'emprunteurs pauvres ; une mission proclamée dès les premières pages : "éradiquer la pauvreté". Une croissance exponentielle : 6,8 millions de clients, contre 600 000 il y a quatre ans. La lecture des premières pages du rapport annuel 2010, clos à fin mars, de l'établissement indien SKS Microfinance est impressionnante.

Plus loin, cependant, une drôle de surprise apparaît. Des plans de stock-options, distribués au cours du dernier exercice, y sont détaillés. En effet, cette institution de microfinance (IMF) s'introduit à la Bourse de Bombay, où elle espère lever jusqu'à 354 millions de dollars.

Le placement de ses actions a commencé mercredi 28 juillet. L'initiative révulse Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank et Prix Nobel de la paix, pour qui elle "met en danger" la mission du microcrédit, l'engageant dans la voie des "requins du crédit". Lui, prône le "social business", l'entreprise à finalité sociale reposant sur l'équilibre de gestion et le "zéro profit". Ce devrait être cela, le microcrédit et la mission des IMF.

Or, ces dernières années, la croissance du microcrédit a été très rapide largement en raison de sa financiarisation, qui a mis sous pression son fonctionnement. Certains opérateurs ont dérivé : moindre suivi des clients, risque accru de surendettement, méthodes de recouvrement parfois très contraignantes...

La microfinance des origines avait été snobée par les financiers, pour qui l'adage était encore : "Celui qui prête aux pauvres prête à rire." Depuis, ils ont été alléchés par ses promesses de rentabilité. Des titrisations de créances de microcrédit sous la forme d'obligations adossées à des actifs ont même été menées, avant la crise, exactement comme pour les prêts subprimes américains...

Sur les marchés, les IMF se refinancent à des taux souvent proches de 10 %. Elles doivent aussi couvrir le coût de l'inflation locale, de leurs provisions pour risques et de leur fonctionnement. Viser en plus un objectif de rentabilité élevé les fait entrer dans une spirale dangereuse.

La cotation en Bourse de l'IMF mexicaine Compartamos, en 2007 - dont le cours avait été multiplié par quatorze -, a illustré à l'excès cette dérive: en abaissant le niveau de rentabilité de 56 % à 15 %, les taux facturés aux clients auraient pu être abaissés de près d'un tiers, a calculé Elodie Parent, chargée de mission chez Proparco (groupe Agence française de développement).

S'il doit tendre vers l'équilibre de gestion, le microcrédit peut difficilement servir, en même temps, ses clients pauvres et être un bon investissement boursier. Un engagement financier plus fort des institutions multilatérales et des agences de développement lui serait bénéfique.

Les ancêtres européens des IMF - établissements mutualistes, caisses d'épargne et de crédit - se sont progressivement enrichis avec leurs clients. Lentement. Beaucoup ont fini par banaliser leur mission, pas toujours avec bonheur. Certaines IMF, elles, n'attendent même pas.


  micro-crédit | développement | presse | Muhammad Yunus | microcrédit
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13.04.2010 18:30:16

Article paru dans TGV Magazine du mois de Mars 2010

VACANCES ''UTILES''

DE L'HUMANITAIRE A L'HUMANITÉ

Solidaire, participatif; écovolontaire, alternatif... le voyage ''utile'' fait son chemin. Et semble apporter au moins autant aux voyageurs qu'aux populations des pays qu'ils visitent.

L'image du voyage, version farniente et cocktails exotiques au bord d'une piscine d'eau de mer chauffée par un soleil radieux serait-il en train de ternir ? Pas encore. Pourtant, un peu partout sur la planète tourisme, des voyageurs, toujours plus nombreux, choisissent de donner de leur temps pour creuser des puits, faire du soutien scolaire, dispenser des cours d'informatique ou mettre leurs connaissances médicales au service des populations des pays visités, le temps de leurs vacances. Le wwoofing, qui propose à de jeunes volontaires de travailler quelques heures par jour dans des fermes pratiquant l'agriculture biologique, en échange du gîte et du couvert, est le dernier exemple en date. Qu'on l'appelle solidaire, responsable, participatif, écovolontaire, le concept de voyage ''utile'' fait de plus en plus d'adeptes.

''Des hommes ont rencontré des hommes''...

Motivation de ces nouveaux voyageurs : ''au-delà de l'aide qu'ils apportent, ils veulent prendre le temps d'approfondir les échanges, de découvrir un pays de l'intérieur, de ne pas être toujours en mouvement, mais de se poser dans un lieu'', explique Aurélien Seux, cofondateur de Double Sens. Cette agence propose, depuis 2006, des voyages solidaires au Bénin. ''En étant en contact avec les populations, en travaillant avec elles au quotidien, les voyageurs ne se sentent plus cantonnés dans un rôle de touristes.'' Tant mieux : le voyageur ''utile'' ne cherche plus seulement à voir, photographier et découvrir, mais souhaite comprendre, donner du sens à son voyage. ''En partant hors des circuits du tourisme de masse ou de luxe, en refusant l'exotisme artificiel, ces vacanciers veulent soutenir des initiatives locales, analyse Jean-Pierre Vets, président de l'association Belgique-Madagascar, organisatrice de séjours solidaires dans la grande Île de l'océan Indien. Leur perception des besoins prioritaires de développement des populations est éclairée d'un jour nouveau. Ils n'ont pas fait de l'humanitaire, ce qui serait un piège pour un court séjour, mais ils ont voyagé dans l'humanité. Des hommes ont rencontré des hommes.''

Une leçon de géopolitique illustrée

L'intérêt principal de la formule réside certainement ici : les témoignages de ces nouveaux touristes insistent autant sur ce qu'ils apportent que sur ce qu'ils reçoivent. Une réflexion sur le développement, une leçon de géopolitique illustrée sur les rapports Nord-Sud, une parenthèse éclairante dans leur quotidien. Et, bien sûr, la satisfaction d'avoir contribué à construire ''quelque chose de positif''.''Le tourisme s'est toujours cherché des utilités, rappelle Jean-Didier Urbain, auteur de plusieurs essais sur les pratiques touristiques. Jadis, on voyageait pour s'instruire, se soigner. Les touristes ont sans cesse voulu donner une valeur morale à cet acte d'agrément et de loisir. Il ne faut pas oublier que notre société marchande s'est construite sur la négation de l'oisiveté. La nouveauté est que l'utilité est maintenant tournée vers la nature, la planète, les autres. C'est une utilité altruiste, qui s'explique en partie par l'augmentation de la conscience planétaire des voyageurs actuels, de mieux en mieux informés des aléas du monde.''

Voyage utile contre voyage futile ? Ces nouveaux voyageurs ont choisi leur camp. Reste à savoir ce que les populations concernées pensent réellement de ces initiatives...

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Olivier Cirendini


  tourisme autrement | presse
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21.02.2010 05:03:31

Article publié dans lemonde.fr le 17 Février 2010

Dakar ville en pleine transformation

VIVRE A DAKAR

Lorsque d'anciens diplomates européens décident de construire à Dakar la maison de leurs rêves pour y passer les longs mois d'hiver, lorsque des expatriés acceptent le statut financièrement moins avantageux de résident pour continuer à travailler à Dakar, lorsque des retraités français choisissent d'y passer leurs vieux jours, on est en droit de se demander si cette ville, ancienne capitale de l'Afrique Occidentale Française du temps de la colonisation, n'est pas en train de se forger un nouveau destin.

Dakar, cette ville qui, en un siècle, est passée du statut de gros village d'à peine 10 000 habitants logés dans des cases souvent insalubres à celui de capitale du Sénégal regroupe désormais près de 3 millions d'habitant (banlieue comprise). Dakar, après des décennies d'engourdissement où elle s'est fait dépasser par sa rivale Abidjan, qui doit son surnom de « petit Manhattan » à ses nombreux gratte-ciel est désormais en plein chantier, et voit cette terre que, selon la coutume, nul ne pouvait s'approprier, devenir l'enjeu de rivalités croissantes se traduisant par d'innombrables litiges fonciers, une flambée du prix des terrains et un accroissement des inégalités sociales.

La croissance démographique élevée du fait d'une natalité encore importante et d'une mortalité en chute libre s'est conjuguée à l'exode rural pour exercer une forte pression sur l'espace. Toute la presqu'île sur laquelle est bâtie Dakar est animée de cette frénésie, aussi bien le centre où les anciennes maisons sont démolies pour faire place à des immeubles modernes de plus en plus hauts, que la périphérie où de nouveaux quartiers résidentiels ou populaires émergent, grignotant peu à peu les espaces sableux où trônaient les majestueux baobabs, arbres multiséculaires et sacrés, typiques du Sénégal et que, aujourd'hui encore, on hésite à abattre, par crainte et respect des esprits qui pourraient les hanter.

Le m2 de terrain qui se négociait à 5 euros aux Almadies (quartier à l'extrémité de la péninsule) dans les années 80 est passé à plus de 200 euros et le prix du m2 en centre ville a explosé atteignant 1 500 euros dans le neuf. Mais le prix de la main d'œuvre restant sans commune mesure avec celui des pays développés, (le salaire minimum mensuel est d'environ 100 euros) il est encore possible de se faire construire une agréable villa pour moins de 125 000 euros à condition d'être très vigilant pendant les travaux pour éviter les surprises désagréables. Mais pour combien de temps encore ? Les loyers eux aussi s'envolent et varient désormais dans les quartiers résidentiels entre 1000 et 3 000 euros par mois car Dakar, jouant la carte de l'ouverture internationale et de la démocratie, attire les sièges des organismes internationaux.

Peu à peu, la ville s'éloigne de son centre historique créé par les colons français, où se concentrent les bâtiments administratifs, le quartier des affaires, les immeubles résidentiels dont les derniers étages offrent une vue incomparable sur la baie. Un centre rythmé par les horaires de travail, animé et embouteillé le jour, calme le soir, le dimanche et les jours fériés.

Les quartiers nouveaux, qui s'étendent jusqu'au bout de la presqu'île, accueillent la nouvelle bourgeoisie sénégalaise enrichie par le commerce, l'émigration, les affaires plus ou moins licites et parviennent à s'organiser de manière désordonnée mais efficace grâce à l'installation d'écoles privées, de restaurants, de commerces aux activités diverses qui s'adaptent spontanément à la nouvelle demande. L'initiative individuelle s'étant développée bien plus rapidement que la politique de l'urbanisme, on assiste à ce spectacle surprenant d'édification de nouveaux quartiers aux maisons de grand standing auxquelles on ne peut accéder que par des pistes défoncées et qui, la nuit, seraient plongées dans l'obscurité totale si l'éclairage individuel ne suppléait aux carences de l'éclairage public. Dans ces quartiers de nouveaux riches, où chacun semble avoir construit sans tenir compte des maisons voisines, la végétation luxuriante et les grappes multicolores des bougainvilliers finissent par masquer l'absence d'unité architecturale.

Les rémunérations dérisoires qui permettent l'emploi d'un important personnel de service pour le ménage, la cuisine, l'entretien des jardins et la surveillance des maisons, la douceur du climat tempéré par les alizés venus de la mer toute proche, le haut degré de civilité et de cordialité qui imprègnent la vie sociale rythmée par les salutations et palabres enjouées, tout se conjugue pour y créer une indéniable qualité de vie.

Par contre, dans les quartiers populaires, faute de moyens financiers, les maisons restent le plus souvent inachevées, le ciment étant déjà en soi un signe extérieur de richesse par rapport aux baraques en bois ou en tôle ondulée où vivent les familles plus pauvres. Dans ces quartiers surpeuplés où chacun doit se débrouiller pour survivre, c'est le règne de la rue et de sa joyeuse animation mais la vie peut y devenir un calvaire lorsque les pluies abondantes de l'hivernage transforment les rues non goudronnées en cloaques nauséabonds. La sécurité est assurée par la présence de jeunes, souvent chômeurs, qui passent leurs nuits à palabrer, jouer aux cartes et boire du thé. Les appels à la prière émanant des innombrables mosquées, les bêlements des moutons, les klaxons, les interpellations des marchands ambulants y rythment le temps.

Grâce aux différents programmes sectoriels financés par les bailleurs de fonds, la réalisation d'infrastructures collectives se met progressivement en place. Il y a urgence ! Cette ville péninsulaire qui ne peut s'étendre que d'un seul côté étouffe malgré l'air marin. L'insuffisance des transports collectifs a multiplié le recours aux transports individuels. La ville est envahie de véhicules de toutes sortes et de tous âges. Entre les calèches, les camions, les voitures, les taxis, les « clandos », (taxis clandestins) les mobylettes, les « cars rapides » (assurant les transports en commun), rejoindre le centre ville en passant par les rares voies d'accès, où les policiers vite dépassés, essaient de se substituer aux feux tricolores souvent en panne, s'avère une épreuve redoutable pour les nerfs et pour les bronches, vu le niveau de pollution.

C'est ce constat qui a amené le président Wade à projeter de transférer la capitale à 60 km de Dakar. Le terrain a été délimité, les maquettes de la ville nouvelle sont en cours d'élaboration mais la population dakaroise, attachée à sa ville, ainsi que les bailleurs de fonds restent pour le moins sceptiques.

En attendant un éventuel transfert de la capitale, le Sénégal a profité de l'organisation de la conférence islamique qui s'est tenue en 2008 pour obtenir de larges financements de la part des bailleurs de fonds arabes afin de transformer radicalement le plan de circulation. La Corniche route principale de liaison entre l'aéroport, la périphérie résidentielle et le centre a été élargie, dotée de ronds points, d'un tunnel de 300 m, embellie par la présence de palmiers et l'aménagement d'espaces fleuris, des échangeurs ont été construits pour fluidifier la circulation à diverses intersections.

La réalisation de ces travaux confère indéniablement une modernité toute nouvelle à cette ville en attendant que l'autoroute, en construction, lui permette d'être reliée plus facilement aux villes de l'intérieur et notamment au futur aéroport Blaise Diagne (du nom du premier député africain élu au parlement français en 1914) lui aussi en construction à une cinquantaine de kilomètres et qui devrait voir ses premiers avions décoller d'ici 2012.

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Sylvie C.


  Sénégal | Afrique | presse
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08.02.2010 14:48:14

Article publié dans rue89.com le 7 Février 2010

L'inventeur du microcrédit rencontrait journalistes et blogueurs à Paris, lors d'une séance contrôlée de près par Danone.

Une rencontre éclair, un blogueur audacieux rembarré pour avoir tenté de poser deux questions, une séance « photo souvenir » à la fin de l'entretien, des fans tentant de l'approcher et lui réclamant des autographes, le passage jeudi de Muhammad Yunus en rock star au Grand Rex, à Paris profite-t-il au débat sur le micro-crédit ?

« Vous, vous voulez l'interroger sur ses impressions lors de son séjour à Paris ? » Avant la rencontre, la question de l'attachée de presse de Danone nous avait un peu surpris, à la rédaction. Merci, mais on voudrait plutôt l'interroger sur les questions que soulève le micro-crédit, et ses risques de dérive.

A la fin de la rencontre, une photo souvenir pour les « interviewers »

Pour approcher le prix Nobel de la paix et fondateur de la Grameen Bank à l'occasion du point presse « nouveaux médias » organisé par Danone à l'issue d'un débat au Grand Rex, je ne devais donc ne poser qu'une seule question, envoyée à l'avance. La séance n'aura duré que neuf minutes…

C'est donc Danone qui organise l'opération. Logique : Muhammad Yunus a créé avec le groupe en 2006 la Grameen Danone Food, une usine de yaourts « sociale », dans le Nord du Bangladesh.

« Danone Communities a organisé cette soirée. Ils n'ont pas de service presse, on s'en est donc chargé », répond Marie-Liesse Calmejane, responsable des relations presse de Danone. L'envoi des questions à l'avance ne constituait pas du tout, selon elle, une volonté d'éviter les critiques :

« Ce n'était pas du tout une volonté de validation ! Il y avait peu de temps, c'était juste une question d'organisation, pour éviter des frustrations et pour que tout le monde puisse poser sa question. »

Interrogé sur sa relation avec Danone, Muhammad Yunus répond :

« On me demande souvent si Danone m'utilise, mais c'est moi qui utilise Danone. Avant de travailler avec eux, personne ne connaissait le “social business”, maintenant tout le monde sait ! »

« Il y a un “black out” sur les dérives du microcrédit »

Alors que Muhammad Yunus est devenu la figure du micro-crédit, dans les ONG attachées à son développement, on s'inquiète que le « Yunus Show » n'éclipse les interrogations de ce secteur en développement.

Un responsable d'une ONG de micro-crédit s'inquiète du silence du prix Nobel sur les risques de dérives du microcrédit :

« Muhammad Yunus a développé le microcrédit, c'est génial mais il y a un “black out” sur les dérives. La clé du microcrédit, c'est le suivi de l'activité économique de ceux à qui on prête.

De plus en plus de prêts sont utilités comme du crédit à la consommation. Il faut faire attention à ne pas se retrouver avec des familles en situation de surendettement.

Beaucoup d'agents d'organismes de microcrédit sont payés à la quantité de prêts qu'ils octroient. Ils les multiplient sans se préoccuper du suivi ! »

Yunus : « Tout le micro-crédit s'en est trouvé sali »

Il préfère que son nom et le nom de son ONG ne soient pas mentionnés. « Ce serait compromettre nos chances de développement auprès de tous ceux qui ne jurent que par Yunus. »

J'ai demandé à Muhammad Yunus si les institutions de microcrédit s'écartaient de leur mission sociale. Sa réponse, qu'on voit dans la vidéo :

« Oui, je suis d'accord avec vous et je m'en plains. Le microcrédit est devenu populaire, tout le monde l'a apprécié et certains ont exploité cette popularité dans leur propre-intérêt. Ils ont commencé à mal l'utiliser, à en abuser.

Et tout le micro-crédit s'en est trouvé sali. Ce n'est plus très clair. Il faut qu'on trace une ligne. Qu'est-ce qui est du ressort du micro-crédit, qu'est-ce qui ne l'est pas. Cette ligne doit être déterminée clairement. »

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Zineb Dryef


  développement | micro-crédit | Muhammad Yunus
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30.01.2010 11:47:40

Article publié dans lemonde.fr le 19 Janvier 2010

Marcher dans le sable du désert est une expérience rare. Après avoir progressé sous le soleil, vient le temps du bivouac, à la fraîche et sous les étoiles. Mais à quoi bon traverser des paysages de rêve si c'est pour y subir le bavardage de compagnons obsédés par leurs problèmes de chaudière ou la grippe du petit dernier ?

Pour éviter ces désagréments, un nombre croissant de touristes optent pour un circuit en famille, avec des amis, ou des personnes partageant les mêmes affinités. "Les voyages sur mesure constituent une part croissante de notre activité", témoigne Elisabeth Verret, fondatrice de l'association L'Ami du vent, qui propose des randonnées dans le Sahara.

La nature austère du désert a la vertu de souder les marcheurs face à l'adversité. C'est un lieu idéal pour réunir une famille divisée ou une équipe de cadres en quête de motivation. L'Ami du vent a emmené dans les paysages du Sud tunisien et du Hoggar algérien des consultants lassés de leur train-train quotidien, des aristocrates britanniques prêts à se désintoxiquer de la société de consommation ou une femme qui rêvait de fêter ses 85 printemps au milieu des dunes et parmi ses proches.

L'excursion sur mesure séduit aussi des cercles à la recherche d'une spiritualité plus ou moins convenue : une femme pasteur et ses fidèles, un professeur de gymnastique chinoise qi gong avec ses élèves ou des passionnés de réflexologie plantaire qui apprennent, à l'issue de leur marche du jour, à se masser mutuellement les pieds. Certains poussent l'amour du désert jusqu'à vouloir s'y marier ("option" prêtre incluse), tandis que d'autres, friands d'insolite, ont préféré s'unir "au bord du cratère d'un volcan en activité à Vanuatu", raconte Guy de Saint-Cyr, fondateur d'Aventure et volcans. Cette agence dispose d'une liste de 350 mordus prêts à s'embarquer pour le bout du monde dès qu'un cratère se réveille. "Nous les prévenons aussitôt puis montons trois groupes de douze personnes", indique M. de Saint-Cyr.

La fascination pour les lieux mythiques n'épargne pas les responsables politiques dont ce groupe de députés qui se retrouve chaque hiver dans les dunes du Sahara. "Ils se jurent de ne pas parler politique et ils y parviennent", observe Elisabeth Verret, l'organisatrice. Mais contrairement à une règle en vigueur chez les randonneurs, ils n'hésitent pas à emporter leur flasque de whisky. Sans doute pour supporter une toujours possible "traversée du désert".

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Olivier Razemon


  autrement | voyager | tourisme | tourisme autrement
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11.01.2010 15:02:13

Article publié dans lemonde.fr le 11 Janvier 2010

Le microcrédit est, sans aucun doute, l'innovation qui a fait le plus parler d'elle dans la lutte contre la pauvreté. Il y a un peu plus de trente ans, Mohammed Yunus consentait ses premiers prêts à un groupe de femmes du Bangladesh. Il y a aujourd'hui plus de 150 millions de micro-emprunteurs à travers le monde. Le programme a essaimé jusqu'aux Etats-Unis et en France. La grande majorité de ces clients n'avaient auparavant aucun accès au crédit bancaire et étaient contraints d'avoir recours aux usuriers de village, qui pratiquent des taux faramineux (en Inde, les vendeurs de légumes qui empruntent à la journée paient jusqu'à 5 % par jour, et dans les villages, des taux de 20 % par mois ne sont pas rares).

Or, presque tous doivent bien, un jour ou l'autre, avoir recours au crédit : en effet, les pauvres vivent dangereusement... Ils sont très souvent à leur compte : au Pérou, 69 % des ménages urbains les plus pauvres ont leur propre entreprise. En Inde, au Pakistan, au Nicaragua, cette proportion se situe entre 47 % et 52 % (dans les pays de l'OCDE, la proportion d'entrepreneurs n'est que de 12 %). Dans les régions rurales, la part des ménages à leur compte est encore plus importante. Le moindre choc (une mauvaise récolte, une maladie, un vol...) les laisse extrêmement vulnérables. Les filets de sécurité auxquels nous sommes habitués, Sécurité sociale, retraite et même la possibilité de déposer le bilan, n'existent pas. Epargner est difficile et dangereux : les banques ne veulent pas gérer des petites sommes et les économies laissées sous le matelas disparaissent facilement.

C'est pourquoi rares sont les pauvres qui n'ont aucune dette. Au Pakistan, 93 % des ménages les plus pauvres sont endettés, souvent à la suite d'un choc, parfois pour financer leur activité ; au Rajasthan, ils sont plus de deux tiers et en Afrique du Sud, un tiers. Alors que ces ménages avaient auparavant forcément recours à l'usurier local ou au propriétaire terrien, ils ont aujourd'hui la possibilité d'emprunter à des institutions de microfinance. Les taux d'intérêt, bien qu'élevés si nous les comparons à ceux qui sont pratiqués dans les pays développés (de 20 % à plus de 100 % par an selon les pays), sont nettement plus faibles que ceux auxquels ils étaient habitués.

Cela représente une réussite importante, dans des pays où les services à l'intention des plus pauvres, privés ou publics, brillent par leur absence. Les essais des décennies antérieures pour distribuer des crédits subventionnés par l'intermédiaire des banques nationales se sont écroulés, sous le poids des non-remboursements et de la corruption. Les institutions de microcrédits sont dirigées par des entrepreneurs qui maîtrisent parfaitement la distribution d'un service de qualité à très grande échelle : par leur dynamisme et leur capacité d'innovation, ils ont réussi là où des tentatives bien mieux financées et soutenues par des gouvernements locaux ou étrangers avaient échoué.

Mais beaucoup voient dans le microcrédit bien plus qu'un simple instrument financier. Pour eux, le microcrédit devrait favoriser une transformation en profondeur de la vie des plus pauvres. Donner cet outil financier à des familles - et souvent à des femmes, ce qui est sans doute encore plus important - leur assurerait non seulement un moyen de vivre mais une dignité, les conduirait à investir plus pour leur santé ou l'éducation et à réduire la discrimination contre les femmes et les petites filles. Certains sont allés jusqu'à suggérer qu'en accordant aux femmes l'accès à un capital, le microcrédit permettrait de lutter contre le sida...

La vision du monde de Mohammed Yunus est profondément optimiste : selon lui, chacun de nous est un entrepreneur en puissance et la seule chose séparant une femme pauvre du Bangladesh d'un directeur d'entreprise serait l'accès au capital (et peut-être à un téléphone pour savoir où vendre ses produits !). La lutte contre la pauvreté n'a pas besoin de charité : il suffit de créer les bonnes opportunités que les pauvres sauront saisir pour faire croître leur entreprise et rembourser emprunts et intérêts. Ce message est très séduisant : il semble dévoiler les clefs d'une richesse humaine cachée qu'un produit financier bien fait débloquerait. Il rejoint les conclusions de l'économiste péruvien Hernando de Soto, pour qui la barrière fondamentale à la réussite des plus pauvres est l'absence de droits de propriété sur leur maison et leurs terrains, les empêchant de capitaliser sur leur richesse. Il trouve un écho important chez les sceptiques de l'aide et du rôle des gouvernements : la clé de la fin de la pauvreté reste le marché.

Cet enthousiasme n'est pas sans susciter des retours de bâton. Certains sont sceptiques, voire hostiles. Ils considèrent les banquiers du microcrédit comme de nouveaux usuriers qui exploitent l'incapacité des plus pauvres à résister à la tentation de l'emprunt ; ils soulignent que les taux d'intérêt, souvent présentés de manière obscure, restent très élevés par rapport à ce que paient les plus riches. Ces critiques attribuent même au microcrédit les suicides de paysans surendettés, soumis à une pression indue exercée par les agents de prêts. En effet, ceux-ci, rémunérés en fonction du nombre de clients et de leur taux de remboursement, sont incités à pousser à l'emprunt d'abord, et à forcer au remboursement par tous les moyens ensuite.

Ces derniers temps, cette vision négative a gagné du terrain : on la voit s'exprimer dans de nombreux blogs et articles de presse, qui vont jusqu'à accuser le microcrédit de ruiner les économies locales. Le fait que le microcrédit soit souvent présenté comme l'alternative aux programmes de redistribution traditionnels et les profits importants réalisés par certaines des institutions ne sont certainement pas étrangers à ces critiques.

Le microcrédit, miracle ou désastre ? Malheureusement, en dépit de l'importance du débat, il n'y avait pas jusqu'à récemment d'étude rigoureuse de part ou d'autre. Partisans et adversaires se battaient à coup d'anecdotes ou d'études difficiles à interpréter, parce qu'elles comparaient des pommes et des oranges (c'est-à-dire des emprunteurs et des non-emprunteurs). Chaque camp avait beau jeu de critiquer les données imparfaites des autres.

Mais cela est en train de changer grâce au courage et à la vision de certaines institutions particulièrement novatrices : Spandana en Inde, Al Amana au Maroc, First Macro Bank aux Philippines, Compartamos au Mexique ont permis à des chercheurs (dont j'ai eu la chance de faire partie) d'évaluer rigoureusement l'impact de leurs programmes dans le cadre d'expérimentations : des personnes similaires en tous points, mais dont certaines ont eu la possibilité d'emprunter et d'autres non, sont comparées. Nous avons aujourd'hui les résultats des évaluations réalisées aux Philippines et en Inde.

Ces deux programmes sont très différents. Aux Philippines, First Macro Bank propose des emprunts à des entreprises qui existent déjà, sur une base individuelle. En Inde, Spandana utilise le modèle canonique de la Banque Grameen (l'institution créée par Mohammed Yunus): un petit emprunt solidaire, réservé à des femmes. Pourtant, les résultats concordent : dans les deux pays, les emprunteurs acquièrent plus de biens durables (télévision, réfrigérateur, etc.) pour leur foyer. Ceux qui ont une petite entreprise investissent dans celle-ci : ils acquièrent des actifs productifs (bicyclette, machine à coudre) ou augmentent leurs stocks. En Inde, un emprunt sur huit conduit à la création d'une nouvelle activité indépendante (aux Philippines, tous les emprunteurs avaient déjà une entreprise).

Ces études semblent donc nous dire que le microcrédit rend exactement les services attendus d'un bon produit financier : il permet à ses clients d'effectuer des achats importants, pour leur activité ou pour leur ménage, qu'ils n'auraient pas pu engager autrement.

Mais, dix-huit mois plus tard, on ne constate aucun signe d'une transformation profonde de la vie de ces familles : ni l'une ni l'autre de ces études ne démontre d'impact sur la santé, la scolarisation ou le pouvoir de décision des femmes. En revanche, contrairement aux prédictions pessimistes des sceptiques de la microfinance, on ne constate aucune frénésie de consommation irresponsable provoquée par l'argent facile : au contraire, en Inde, les familles abandonnent certaines des petites tentations de la vie courante (thé, snacks, noix de bétel, tabac) pour rembourser l'emprunt qui leur a permis d'acheter des biens durables.

Il ne s'agit bien sûr que d'effets à court terme. L'impact dans trois ans ou plus sera peut-être tout à fait différent. Les revenus supplémentaires de l'activité financeront-ils la scolarisation des enfants ? Ou bien le poids des remboursements hebdomadaires se fera-t-il sentir davantage ? Les données sont en cours de collecte.

Le monde rêve d'une recette miracle contre la pauvreté et le microcrédit était un candidat tout à fait plausible. Ces études suggèrent qu'il est temps de revenir à une description plus nuancée de ses avantages possibles. Mais reprocher au microcrédit d'être inutile ou dangereux parce qu'il ne se révèle pas être cette recette miracle n'a pas grand sens.

Laisser de côté le discours polémique a aussi l'avantage de nous inciter à dépasser un débat binaire pour remettre en question le modèle canonique du microcrédit et nous demander comment il pourrait encore mieux servir ses emprunteurs. Une des limites du microcrédit est qu'il finance essentiellement des activités à toute petite échelle, de très faible croissance, bien éloignées de l'image d'Epinal d'un Bill Gates démarrant Microsoft dans son garage : dans les rues des villes d'Inde, d'Indonésie ou du Bangladesh, on voit d'innombrables petites épiceries, vendant toute la même chose, dont les bénéfices suffisent à peine à payer un salaire minimal à leur propriétaire, en dépit des dix à douze heures de travail quotidien. Ces micro-entreprises ont beaucoup de mal à passer à la vitesse supérieure : plus de 90 % des entreprises des clients de Spandana que nous avons étudiées n'ont pas d'employé ; aucune n'en a plus de trois. Dans quelle mesure la structure même du microcrédit contribue-t-elle à cet état de chose ?

Un premier aspect est la responsabilité solidaire, marque de fabrique du microcrédit. Elle décourage la prise de risque, car les autres femmes du groupe ne veulent pas prendre le risque de devoir rembourser en cas d'échec, alors qu'en cas de succès, elles n'empocheront pas les gains supplémentaires : elles auront donc tendance à empêcher les autres membres de se lancer dans des activités risquées, mais plus rentables. Or une étude récente aux Philippines montre que le prêt solidaire n'est pas essentiel au bon remboursement : les taux de remboursements sont tout aussi élevés dans les succursales traditionnelles que dans celles où les clientes sont seulement responsables de leur propre emprunt.

Le remboursement hebdomadaire et immédiat, autre pierre angulaire du microcrédit, a lui aussi ses limites. Au Bengale-Occidental, l'organisation Village Welfare Society a permis à certaines clientes de ne commencer à rembourser que quelques semaines après avoir perçu l'argent du prêt. Cela leur a permis de faire des investissements plus ambitieux et plus rentables : par exemple, celles qui voulaient se lancer dans la vente de vêtements ont acheté une machine à coudre plutôt qu'un stock de saris à revendre. Ce niveau de risque plus élevé a, bien sûr, conduit à plus d'échecs et donc à plus de non-remboursement.

Ainsi paradoxalement, le microcrédit, par ses règles actuelles, est plus adapté à financer des activités familiales qui vivotent que de véritables entreprises créant des emplois. Mais le mouvement est en train de se renouveler : certaines institutions de microcrédit (dont Grameen Bank,) ont discrètement abandonné le prêt solidaire. Elles continuent à demander à leurs clientes de se rencontrer chaque semaine, ces réunions créant des liens sociaux forts, facilitant l'entraide en cas de crise. Mais elles ne sanctionnent plus une cliente lorsqu'un membre du groupe ne rembourse pas. Par ailleurs, des organismes comme Accion aident les institutions de microfinance à proposer à leurs meilleurs clients des produits individuels, adaptés au financement d'entreprises un peu plus importantes. D'autres groupes proposent des formations en comptabilité ou en gestion à leurs clients.

Mais le financement n'est pas la seule barrière à la croissance des micro-entreprises. Dans de nombreux cas, les clients de la microfinance sont entrepreneurs faute de mieux. A la suite de la crise asiatique par exemple, le nombre d'entreprises familiales a explosé en Thaïlande. Mais contrairement aux périodes antérieures, ces entreprises n'ont pas prospéré. Leurs propriétaires les ont abandonnées dès que la situation économique s'est améliorée et qu'ils ont pu retrouver un emploi salarié. Ces entrepreneurs forcés rêvent, pour eux et pour leurs enfants, d'un emploi stable, qui semble, lui, enclencher une vraie dynamique de transformation : sa sécurité permet d'investir dans la scolarisation des enfants, la santé ou une maison plus accueillante.

Cela ne remet bien évidemment pas en cause l'utilité du microcrédit, puisque ces emplois stables n'existent pas ou pas en assez grand nombre. Une activité, même modeste, constitue déjà un revenu essentiel. Toutefois la vision romantique d'un milliard d'entrepreneurs aux pieds nus est probablement une illusion. Savoir distinguer ceux de leurs clients qui ont réellement le goût du risque et de l'entreprise de ceux qui y sont contraints, et offrir à chacun des services adaptés est le nouveau défi de la microfinance. Parallèlement, le développement d'un vrai secteur salarial (industriel ou de service) doit rester une priorité pour une politique économique dans les pays pauvres.

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Esther Duflo est professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et cofondatrice de la chaire Abdul LatifJameel Poverty Action Lab (J-PAL) sur la réduction de la pauvreté et le développement, elle a été, en 2009, titulaire de la chaire Savoirs contre pauvreté au Collège de France.


  
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10.01.2010 12:16:11

Article publié dans lemonde.fr le 9 Janvier 2010

Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose. Le système Terre est incapable de s'organiser pour traiter ses problèmes vitaux : périls nucléaires qui s'aggravent avec la dissémination et peut-être la privatisation de l'arme atomique ; dégradation de la biosphère ; économie mondiale sans vraie régulation ; retour des famines ; conflits ethno-politico-religieux tendant à se développer en guerres de civilisation.

L'amplification et l'accélération de tous ces processus peuvent être considérées comme le déchaînement d'un formidable feed-back négatif, processus par lequel se désintègre irrémédiablement un système.

Le probable est la désintégration. L'improbable mais possible est la métamorphose. Qu'est-ce qu'une métamorphose ? Nous en voyons d'innombrables exemples dans le règne animal. La chenille qui s'enferme dans une chrysalide commence alors un processus à la fois d'autodestruction et d'autoreconstruction, selon une organisation et une forme de papillon, autre que la chenille, tout en demeurant le même. La naissance de la vie peut être conçue comme la métamorphose d'une organisation physico-chimique, qui, arrivée à un point de saturation, a créé la méta-organisation vivante, laquelle, tout en comportant les mêmes constituants physico-chimiques, a produit des qualités nouvelles.

La formation des sociétés historiques, au Moyen-Orient, en Inde, en Chine, au Mexique, au Pérou constitue une métamorphose à partir d'un agrégat de sociétés archaïques de chasseurs-cueilleurs, qui a produit les villes, l'Etat, les classes sociales, la spécialisation du travail, les grandes religions, l'architecture, les arts, la littérature, la philosophie. Et cela aussi pour le pire : la guerre, l'esclavage. A partir du XXIe siècle se pose le problème de la métamorphose des sociétés historiques en une société-monde d'un type nouveau, qui engloberait les Etats-nations sans les supprimer. Car la poursuite de l'histoire, c'est-à-dire des guerres, par des Etats disposant des armes d'anéantissement, conduit à la quasi-destruction de l'humanité. Alors que, pour Fukuyama, les capacités créatrices de l'évolution humaine sont épuisées avec la démocratie représentative et l'économie libérale, nous devons penser qu'au contraire c'est l'histoire qui est épuisée et non les capacités créatrices de l'humanité.

L'idée de métamorphose, plus riche que l'idée de révolution, en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de l'héritage des cultures). Pour aller vers la métamorphose, comment changer de voie ? Mais s'il semble possible d'en corriger certains maux, il est impossible de même freiner le déferlement techno-scientifico-économico-civilisationnel qui conduit la planète aux désastres. Et pourtant l'Histoire humaine a souvent changé de voie. Tout commence, toujours, par une innovation, un nouveau message déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains. Ainsi ont commencé les grandes religions : bouddhisme, christianisme, islam. Le capitalisme se développa en parasite des sociétés féodales pour finalement prendre son essor et, avec l'aide des royautés, les désintégrer.

La science moderne s'est formée à partir de quelques esprits déviants dispersés, Galilée, Bacon, Descartes, puis créa ses réseaux et ses associations, s'introduisit dans les universités au XIXe siècle, puis au XXe siècle dans les économies et les Etats pour devenir l'un des quatre puissants moteurs du vaisseau spatial Terre. Le socialisme est né dans quelques esprits autodidactes et marginalisés au XIXe siècle pour devenir une formidable force historique au XXe. Aujourd'hui, tout est à repenser. Tout est à recommencer.

Tout en fait a recommencé, mais sans qu'on le sache. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d'initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie.

Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n'en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. Il s'agit de les reconnaître, de les recenser, de les collationner, de les répertorier, et de les conjuguer en une pluralité de chemins réformateurs. Ce sont ces voies multiples qui pourront, en se développant conjointement, se conjuguer pour former la voie nouvelle, laquelle nous mènerait vers l'encore invisible et inconcevable métamorphose. Pour élaborer les voies qui se rejoindront dans la Voie, il nous faut nous dégager d'alternatives bornées, auxquelles nous contraint le monde de connaissance et de pensée hégémoniques. Ainsi il faut à la fois mondialiser et démondialiser, croître et décroître, développer et envelopper.

L'orientation mondialisation/démon-dialisation signifie que, s'il faut multiplier les processus de communication et de planétarisation culturelles, s'il faut que se constitue une conscience de "Terre-patrie", il faut aussi promouvoir, de façon démondialisante, l'alimentation de proximité, les artisanats de proximité, les commerces de proximité, le maraîchage périurbain, les communautés locales et régionales.

L'orientation "croissance/décroissan-ce" signifie qu'il faut faire croître les services, les énergies vertes, les transports publics, l'économie plurielle dont l'économie sociale et solidaire, les aménagements d'humanisation des mégapoles, les agricultures et élevages fermiers et biologiques, mais décroître les intoxications consommationnistes, la nourriture industrialisée, la production d'objets jetables et non réparables, le trafic automobile, le trafic camion (au profit du ferroutage).

L'orientation développement/envelop-pement signifie que l'objectif n'est plus fondamentalement le développement des biens matériels, de l'efficacité, de la rentabilité, du calculable, il est aussi le retour de chacun sur ses besoins intérieurs, le grand retour à la vie intérieure et au primat de la compréhension d'autrui, de l'amour et de l'amitié.

Il ne suffit plus de dénoncer. Il nous faut maintenant énoncer. Il ne suffit pas de rappeler l'urgence. Il faut savoir aussi commencer par définir les voies qui conduiraient à la Voie. Ce à quoi nous essayons de contribuer. Quelles sont les raisons d'espérer ? Nous pouvons formuler cinq principes d'espérance.

1. Le surgissement de l'improbable. Ainsi la résistance victorieuse par deux fois de la petite Athènes à la formidable puissance perse, cinq siècles avant notre ère, fut hautement improbable et permit la naissance de la démocratie et celle de la philosophie. De même fut inattendue la congélation de l'offensive allemande devant Moscou en automne 1941, puis improbable la contre-offensive victorieuse de Joukov commencée le 5 décembre, et suivie le 8 décembre par l'attaque de Pearl Harbor qui fit entrer les Etats-Unis dans la guerre mondiale.

2. Les vertus génératrices/créatrices inhérentes à l'humanité. De même qu'il existe dans tout organisme humain adulte des cellules souches dotées des aptitudes polyvalentes (totipotentes) propres aux cellules embryonnaires, mais inactivées, de même il existe en tout être humain, en toute société humaine des vertus régénératrices, génératrices, créatrices à l'état dormant ou inhibé.

3. Les vertus de la crise. En même temps que des forces régressives ou désintégratrices, les forces génératrices créatrices s'éveillent dans la crise planétaire de l'humanité.

4. Ce à quoi se combinent les vertus du péril : "Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve." La chance suprême est inséparable du risque suprême.

5. L'aspiration multimillénaire de l'humanité à l'harmonie (paradis, puis utopies, puis idéologies libertaire /socialiste/communiste, puis aspirations et révoltes juvéniles des années 1960). Cette aspiration renaît dans le grouillement des initiatives multiples et dispersées qui pourront nourrir les voies réformatrices, vouées à se rejoindre dans la voie nouvelle.

L'espérance était morte. Les vieilles générations sont désabusées des faux espoirs. Les jeunes générations se désolent qu'il n'y ait plus de cause comme celle de notre résistance durant la seconde guerre mondiale. Mais notre cause portait en elle-même son contraire. Comme disait Vassili Grossman de Stalingrad, la plus grande victoire de l'humanité était en même temps sa plus grande défaite, puisque le totalitarisme stalinien en sortait vainqueur. La victoire des démocraties rétablissait du même coup leur colonialisme. Aujourd'hui, la cause est sans équivoque, sublime : il s'agit de sauver l'humanité.

L'espérance vraie sait qu'elle n'est pas certitude. C'est l'espérance non pas au meilleur des mondes, mais en un monde meilleur. L'origine est devant nous, disait Heidegger. La métamorphose serait effectivement une nouvelle origine.

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Edgar Morin : Sociologue et philosophe. Né en 1921, est directeur de recherches émérite au CNRS, président de l'Agence européenne pour la culture (Unesco) et président de l'Association pour la pensée complexe. En 2009, iI a notamment publié "Edwige, l'inséparable" (Fayard). A lire également, "La Pensée tourbillonnaire - Introduction à la pensée d'", de Jean Tellez (éditions Germina)

 


  presse | développement
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28.10.2009 07:13:49

Article publié dans sendeveloppementlocal.com le 1er Octobre 2009

L’Allemagne a accordé mercredi un don de 37,4 milliards de francs CFA au gouvernement du Sénégal pour soutenir sa politique du microcrédit et des énergies renouvelables.

Le gouvernement sénégalais a obtenu ce don au terme de négociations intergouvernementales entre les deux pays, mardi et mercredi à Bonn, précise l’ambassade d’Allemagne au Sénégal dans un communiqué transmis jeudi à l’APS.

Par ce don couvrant la période 2009-2011, ‘’l’Allemagne souhaite rendre davantage visible sa contribution à la sortie de crise dans le domaine énergétique. En complément de l’engagement dans l’électrification rurale déjà en cours, l’alimentation en électricité produite à partir des énergies renouvelables sera renforcée’’, ajoute le communiqué.

Ce financement doit permettre d’alimenter plusieurs villages en énergie solaire par la construction d’une centrale photovoltaïque ou d’un parc éolien, indique la même source.

’’Dans un pays où la grande majorité des familles dépend du charbon de bois pour se préparer un repas chaud, souligne le gouvernement allemand, une mesure pareille contribue à la protection de la forêt au Sénégal’’.

Dans le domaine du microcrédit, Berlin affirme qu’elle veut ‘’offrir à plus d’hommes et de femmes la possibilité de développer leurs propres activités économiques’’.

Il est prévu, avec ce financement, la création d’une ‘’banque de distribution de microcrédits’’ au Sénégal, en vue d’‘’atteindre plus de clients dans le monde rural’’.


  micro-crédit | Sénégal | solaire | développement
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26.10.2009 06:34:00

Article publié dans La Presse du 26 Septembre 2009

Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a insisté samedi à New York sur l'urgence de la lutte contre la faim, rappelant que la malnutrition s'était aggravée dans le monde depuis 2008.

«Il y a dans le monde plus de nourriture que nécessaire, et pourtant plus d'un milliard de gens ont faim», a souligné M. Ban lors d'une réunion organisée pour suivre les engagements du G8 de L'Aquila (Italie) en juillet dernier.

Les pays les plus riches avaient alors promis de consacrer 20 milliards de dollars sur trois ans au développement agricole dans les pays où sévit la malnutrition.

Cette initiative a été lancée par le gouvernement américain, qui y contribuera à hauteur de 3,5 milliards de dollars. Elle fait suite à un premier engagement d'un milliard d'euros de la part de la Commission européenne en 2008 et à un autre engagement de la même somme de la part de l'Espagne.

Ces différentes tentatives de soulager la crise alimentaire tentent de répondre à la hausse spectaculaire des prix de la nourriture survenue au début de 2008.

«Nous devons nous assurer que l'argent sera dépensé rapidement et efficacement», a lancé M. Ban devant un parterre d'experts, d'organisations non gouvernementales et de ministres représentant quelque 130 pays.

Selon l'ONU, la production agricole devra augmenter de 50% pour nourrir la population de la Terre dans 20 ans. Et le réchauffement du climat va compliquer ce défi: les experts des Nations unies estiment que chaque degré supplémentaire de température moyenne à la surface de la Terre conduira à une baisse de 10% de la production agricole.

La secrétaire d'État, Hillary Clinton, a en outre souligné lors de la réunion la baisse des fonds mondiaux attribués au développement agricole, au profit de l'aide alimentaire d'urgence.

Les délégués ont cependant entendu samedi l'exemple encourageant du Rwanda, présenté par son président Paul Kagame.

L'effort d'irrigation, d'accès au micro-crédit des paysans, de développement de débouchés locaux a permis «d'avoir depuis trois ans une production excédant les besoins», a-t-il rapporté.

Selon le gouvernement, 95% des foyers rwandais atteignent désormais le niveau recommandé par les Nations unies de 2100 calories par jour et par personne.


  presse | développement | Ban Ki-moon | micro-crédit
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26.10.2009 06:23:30

Article paru dans La Presse du 23 Septembre 2009

En août dernier, de retour chez moi après cinq semaines en Europe, j'étais à la fois bronzée, ruinée et exténuée. Cinq vols intérieurs et autant de pays visités, une centaine de photos m'immortalisant dans une douzaine de lieux et un vague souvenir de mon périple m'ont donné envie de... prendre des vacances de mes vacances.

Le récit de mes péripéties en Croatie, à Berlin, à Vienne et à Amsterdam avait beau susciter les «ah, chanceuse!» des copains qui avaient passé leur été à Montréal, moi, j'enviais ceux qui avaient glandé tout l'été. C'est ainsi qu'a surgi en moi une nouvelle résolution: à l'avenir, je voyagerai autrement, je voyagerai lentement!Il semblerait que je ne sois pas la seule à lorgner le slow travel, une tendance à opter pour le less is more quand on prend le large. L'émergence du tourisme solidaire, de l'écotourisme, des circuits de cyclotourisme ou de voyages pédestres sont autant de manifestations d'une nouvelle mentalité dans l'art de voyager. Même que cette année, récession oblige, une nouvelle tendance est née, le staycation, qui consiste à prendre des vacances... sans bouger de chez soi!

L'histoire d'Ed Gillespie et sa compagne Fiona King qui, en 2007-2008, ont entrepris un tour du monde en vitesse «petit V», est un exemple intéressant de slow travel.

Virage crucial

Grand voyageur, Gillespie était pourtant conscient de la nécessité de modérer ses transports afin de minimiser sa contribution aux changements climatiques. Ainsi, pendant 381 jours, Ed et Fiona ont fait le tour du monde sans prendre l'avion. Ils ont donné la priorité aux transports en commun, navigué dans l'océan et vu du pays en train, en cargo, à vélos ainsi qu'à dos de chameau et de cheval.

«Nous avons redécouvert les joies du voyage terrestre. L'objectif de notre tour du monde était de voyager comme on le faisait autrefois, en prenant le temps d'apprécier les paysages, les cultures, la cuisine de chaque endroit visité.»

Consultant en communication dans le domaine des changements climatiques, Ed Gillespie tient désormais un blogue sur le slow travel. Pour lui, l'approche «lente» est un virage crucial pour freiner la dégradation de la planète. Intelligent, quand on sait que le transport aérien génère 13% des émissions de gaz carbonique (C02).

Carl Honoré, l'auteur de L'éloge de la lenteur et du récent Under Pressure, est souvent invité à donner des conférences sur le slow travel.

Joint à son domicile de Londres, l'ex-journaliste d'origine canadienne estime que le concept s'inscrit en réaction au «rythme effréné qui a contaminé chaque aspect de nos vies».

«À l'image des autres domaines du mouvement (le slow food, le slow parenting, le slow design, etc.), le slow travel s'inscrit en réaction contre une culture où la quantité a préséance sur la qualité, indique Carl Honoré. Le slow travel met l'accent sur la joie, le plaisir et la magie du voyage, plutôt que de se concentrer sur la seule destination.»

Soulignons que Carl Honoré prône aussi la contemplation comme antidote à la consommation.

Voyager lentement, mais comment?

Pour se convertir au slow travel, il est recommandé de bouder l'avion et de redécouvrir la langueur des longs voyages en train de Montréal à New York ou des balades en vélo dans la campagne autrichienne. Carl Honoré recommande aussi de réduire sa liste de «sites à visiter» ou encore d'opter pour un mode d'hébergement qui permet une immersion dans le quotidien.

«L'échange de maisons ou la location d'un appartement peut être une expérience très riche. Par exemple, cela permet de découvrir un quartier de Paris, de rencontrer ses habitants au café du coin. C'est le genre d'expérience qui reste gravée dans nos souvenirs», estime Carl Honoré, qui dit se rappeler davantage de ses vacances depuis qu'il s'adonne au slow travel.

Honoré encourage les aspirants à abandonner leur dépendance aux appareils photo, téléphones portables, Facebook et autres Twitter. «Avant l'ère technologique, l'une des joies de voyager était de délaisser son quotidien et de découvrir un nouvel endroit. Mais si on passe son temps à texter ses amis, à télécharger ses photos ou à relater ses moindres faits et gestes sur Facebook, on ne décroche jamais. Si on est pour passer son temps en ligne, on pourrait tout aussi bien rester chez soi!»

Dans la foulée, Carl Honoré déplore que les voyages soient devenus aujourd'hui des attributs pour rehausser son statut social. «On se vante de son dernier voyage à Barcelone comme on parle de sa nouvelle robe Prada ou de sa veste Armani», souligne-t-il.

Certaines agences de voyages comme Virtuoso ont commencé à proposer des forfaits aux voyageurs intéressés par l'idée du slow travel. L'auteur de guides de voyage Alastair Sawday a lancé une série d'ouvrages axés sur l'option lente (par exemple Go Slow Italy, etc.). Carl Honoré organise quant à lui des week-ends de retraite slow en Italie. Le webzine Faster Times publie désormais une chronique slow travel. Et des blogues sont consacrés à ce mode de voyage.

«Comme l'a écrit Marcel Proust, voyager est moins la découverte de différents pays qu'une façon de changer notre regard sur les choses», philosophe Ed Gillespie.

À méditer, la prochaine fois qu'on sera tenté de surcharger nos vacances...


  voyager | tourisme | autrement
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