Article de synthèse écrit par Fernand VINCENT le 7 Novembre 1999 LE MICRO-CREDIT EST-IL UN INSTRUMENT DE DEVELOPPEMENT ? Dans le passé, le micro-crédit est souvent lié à l'usure. Les marchands qui accordent de petits crédits à ceux qui ne peuvent joindre les deux bouts ont été les premiers à prêter de petites sommes. Malgré les taux d'intérêts très élevés, souvent camouflés en remboursements en nature au moment de la récolte, les usuriers avaient du succès. La proximité et l’intégration du prêteur dans le milieu culturel des emprunteurs est important car cette connaissance réciproque était le moyen de la couverture du risque. Peu à peu, ces prêteurs furent contestés à cause des intérêts astronomiques qu'ils demandaient. Les églises et les prêtres prirent des initiatives d'organiser le petit crédit local. Le premier objectif de ces initiatives fut de rassembler l'épargne des populations et le curé de la paroisse fut souvent le trésorier assurant la garantie que l'argent épargné était bien en sécurité. Ce n'est que plus tard, que, l'épargne globale de ces caisses devenant importante, furent créées de petites banques qui commencèrent à prêter pour promouvoir des activités économiques et des entreprises locales. Mais le terme de "micro-crédit" est devenu connu par l'initiative des Grameen Bank du Bangladesh. Le modèle Grameen repose sur le principe: prêts et épargne par petits groupes de personnes, surtout des femmes, qui se connaissent, se rencontrent régulièrement (chaque semaine) et qui acceptent de jouer le jeu de la caution mutuelle pour couvrir le risque éventuel que l'une d'elles ne puisse rembourser son prêt. Les Grameen Bank et des initiatives semblables créées dans d'autres pays se développèrent de 1980 à 1995. Elles sont devenues des banques reconnues par les Etats et les organisations internationales. QU'ENTEND-ON EXACTEMENT PAR "MICRO-CREDIT"? Il n'y a pas de consensus parmi les professionnels pour définir ce qu'est le microcrédit. Les uns, estiment que tout crédit de plus de 100 $ US n'est plus du micro-crédit. Les autres, et ce sont les plus nombreux, prêtent des sommes, en monnaie locale, allant de100 à 5.000 voire 10.000 $US et plus et considèrent leurs prêts comme du microcrédit. Quelquefois seulement, il est lié à l'épargne, en particulier en Afrique. LES DIFFERENTS TYPES D'ORGANISATIONS QUI GERENT LE MICROCREDIT Au cours de ces dix dernières années, les gestionnaires du micro-crédit se sont développés face à la demande. Ils peuvent être classés actuellement de la façon suivante : a. Les caisses locales d'épargne et de crédit et les tontines Les tontines sont la forme traditionnelle la plus efficace de l'épargne et du petit crédit. Tout comme les caisses locales et mutuelles, elles ne sont pas reliées à de grandes organisations, ni aux banques. Elles agissent de façon autonome pour un groupe de villages ou un quartier urbain. Elles reçoivent l'épargne de leurs membres, fixent elles-mêmes les taux d'intérêt sans tenir compte des lois et du marché financier. b. Les systèmes nationaux et internationaux d'épargne et de crédit De nombreuses caisses locales d'épargne et de crédit se sont organisées pour obtenir davantage de crédit que les possibilités créées par leur épargne ou pour placer l'épargne non prêtée. Elles ont constitué des unions et fédérations, quelquefois puissantes à l'exemple de l'APRACA (Association de crédit agricole d'Asie et du Pacifique). c. Les Fondations et ONG, gestionnaires de micro-crédits Depuis une vingtaine d'années, de très nombreuses fondations ou ONG se sont créées pour distribuer et gérer le micro-crédit. Ces organisations agissent comme des intermédiaires entre les "financeurs" (agences de coopérations, ONG du Nord, banques, etc.) et les demandeurs de crédit, isolés ou organisés en petits groupes professionnels. Des millions de petits producteurs ou commerçants dépendent de leur action. QUELQUES QUESTIONS ESSENTIELLES CONCERNANT LE MICROCREDIT a. Le micro-crédit est-il un outil de développement économique ? Est-il possible de créer des entreprises et donc de résoudre en partie les problèmes de l'emploi et de développer la croissance économique par le micro-crédit ? La réponse n'est pas simple. Deux études, réalisées en Asie nous donnent une première réponse intéressante : - Les crédits inférieurs à 100 $US, accordés principalement aux femmes, ne créent que très rarement (moins de 3%) de petites entreprises ou des emplois nouveaux. Ces crédits améliorent la situation sociale des bénéficiaires qui peuvent ainsi trouver les fonds nécessaires pour satisfaire des besoins de première nécessité (santé, nourriture, logement, écolage, etc.). Il y a donc amélioration, mais rares sont les bénéficiaires qui dépassent le seuil de pauvreté. - Ces micro-crédits ont toutefois un rôle essentiel qui est avant tout un "plus social" et en cela, il doit être développé. - Les crédits entre 100 et 1.000 $US sont du même ordre. Ils améliorent cependant nettement le pourcentage (7 à 12 % selon les pays et les cas) de création d'emplois et de petites entreprises nouvelles. - Ce sont des crédits de 5.000 $US et plus qui déclenchent un processus de croissance par l'investissement dans de nouvelles unités de production, l'amélioration de la productivité et l'ouverture sur de nouveaux marchés. Ainsi, il apparaît nécessaire de bien choisir les bénéficiaires-cibles du crédit quand on lance un programme. Si on désire atteindre les plus pauvres, on le fera avec des crédits de 20 à 300 $US et un objectif social pas forcément rentable financièrement. Si on veut créer des emplois et augmenter de façon significative les revenus, il faut alors avoir recours à des clients différents et des crédits d'un montant plus important. b. A quel taux d'intérêt faut-il prêter ? Il y a plusieurs "écoles". a. Les uns, en particulier les donateurs ONG chrétiennes du Nord et leurs partenaires du Sud, défendent le principe que les pauvres ne peuvent payer des intérêts au prix du marché et qu'en conséquence, il faut prêter sans intérêt ou à des taux d'intérêt très bas (1 à 3% quelle que soit l'inflation. Ce modèle a donc de grandes limites et peu d'avenir. b. Les caisses d'épargne et de crédit, adoptent des taux d'intérêt en dessous de ceux du marché. Ils le peuvent, car ils ne rétribuent pas ou peu l'épargne récoltée. c. De plus en plus nombreuses sont les organisations qui gèrent autrement le micro-crédit. Les taux de prêts du crédit incluent non seulement le coût de l'intérêt bancaire (y compris l'inflation), mais aussi une participation à un fonds de couverture de risque, le paiement proportionnel des appuis reçus en formation et conseils et même des contributions à des caisses de solidarité qui interviennent en cas de décès ou d'événements spéciaux. d. Ainsi, à l'exemple de nombreuses fondations et ONG du Sud, citées ci-avant, les taux d'intérêt des prêts varient de 2 à 5% par mois pour de petits crédits à court terme. Nombreuses sont les organisations qui prêtent donc entre 30 et 60%, voir plus. Dès lors, cette question a une réponse claire. On peut aider les pauvres avec des prêts sans intérêt ou à intérêts subventionnés, mais on ne peut continuer "à jouer les Mères Teresa" sans être conscients que de tels programmes ne sont pas durables et se termineront avec la fin de l'aide. c. Quels risques ? La plupart des organisations de gestion du micro-crédit annoncent des résultats de remboursement de prêts variant entre 95 et 100 %. Que faut-il en penser ? N'y a-t-il pas ou peu de risques à effectuer du micro-crédit ? La réponse n'est pas simple. Souvent, pour des raisons stratégiques, ces organisations ne prennent pas en compte certains coûts ou non remboursements. L'étude de la réalité démontre que le risque est supérieur à celui annoncé et qu'il est très étroitement lié à la qualité de l'appui et du suivi des prêts. Par ailleurs, les risques sont aussi liés aux compétences des organismes de gestion du micro-crédit. Trop souvent des ONG non spécialisées ont prêté et n'ont pas ou peu été remboursées. Ces organisations ont fait beaucoup de tort. Elles ont confondu "dons" et "prêts". "On ne prête pas à celui qui ne peut rembourser, sinon on le tue..." dit-on maintenant au Sahel. d. Comment accéder au crédit des banques commerciales locales ? L'objectif final, si on veut que le micro et les petits crédits aient un impact plus important et répondre davantage que maintenant aux besoins exprimés, est d'établir progressivement des relations professionnelles entre ces nouvelles catégories de clients et les banques commerciales locales. Le premier moyen, bien connu, et dont on a déjà parlé est la "caution mutuelle". Ce système "marche" souvent, mais systématisé, il n'apporte pas toute la sécurité dont on parle. La couverture du risque par l'hypothèque d'un bien (sauf celle d'immeubles modernes) ne fonctionne pas bien et se révèle aussi très coûteuse. e. Et la garantie bancaire ? C'est une des meilleures façons d'obtenir des prêts des banques commerciales. Ces garanties sont celles des salaires de membres de la famille ou d'amis. Ce sont aussi des garanties bancaires locales ou internationales. Le principe est simple : constituer un Fond en monnaie forte et l'investir dans une banque internationale qui accordera une garantie à une banque locale qui prêtera, parce que son risque est totalement ou partiellement couvert, aux petits emprunteurs locaux regroupés ou non. Une ONG locale est souvent l'intermédiaire de ces opérations. Sur la base d'une étude comparative de l'impact de tels fonds il a été possible de tirer les leçons suivantes : a. Ces fonds de garanties ont permis à des dizaines de milliers de petits producteurs, femmes et hommes, paysans ou commerçants, artisans et petits entrepreneurs du secteur non formel, "d'entrer en banque" et de recevoir les crédits qu'ils réclamaient depuis longtemps. b. Le deuxième résultat de l'usage de la garantie bancaire est celui de l'effet multiplicateur qu'il entraîne. En effet, si les négociations sont bien menées entre l'émetteur de la garantie et la banque qui la reçoit, cette dernière est amenée à prendre progressivement plus de risques, puisque les remboursements sont bons, et à attribuer deux, trois, cinq, dix, voire plus de crédit que le montant de la garantie reçue. La garantie internationale permet alors de mobiliser les ressources financières locales. CONCLUSIONS Depuis le Sommet de Washington, le micro-crédit est devenu une mode, souvent même un nouveau gadget de l'aide internationale. Certains voient en lui la solution aux échecs répétés de la coopération entre le Nord et le Sud. Comme l'a bien décrit M. MOTCHANE dans le Numéro spécial du Monde Diplomatique sur le microcrédit( 7), le secteur privé, après l'ONU, est en train de récupérer le micro-crédit pour en faire un nouvel outil qui devrait prouver leur intérêt à "éradiquer la pauvreté". Il est temps de dire clairement les choses. Le micro-crédit existe depuis longtemps, et on n'a pas attendu 1998 pour l'inventer. Beaucoup d'échecs et de réussites jalonnent le chemin des projets financés par le micro-crédit. Regardons le passé afin d'en tirer les leçons pour l'avenir. Nous croyons que le crédit, s'il est bien utilisé, est un outil efficace de développement à condition d'étudier avec soin les groupes cibles que l'on veut aider. Professionnalisme, connaissance du milieu, adaptation des moyens aux conditions locale pour répondre aux vrais besoins, ce sont là les exigences de la réussite. Le micro-crédit est une arme contre la pauvreté, mais il est coûteux et doit être subventionné. Les petits et moyens crédits doivent être développés davantage encore, car c'est eux seulement qui s'attaquent aux causes de la pauvreté en créant des emplois et en facilitant la croissance. Fait à Genève, le 7 novembre 1999.
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