Article publié dans lemonde.fr le 17 Février 2010 Dakar ville en pleine transformation VIVRE A DAKAR Lorsque d'anciens diplomates européens décident de construire à Dakar la maison de leurs rêves pour y passer les longs mois d'hiver, lorsque des expatriés acceptent le statut financièrement moins avantageux de résident pour continuer à travailler à Dakar, lorsque des retraités français choisissent d'y passer leurs vieux jours, on est en droit de se demander si cette ville, ancienne capitale de l'Afrique Occidentale Française du temps de la colonisation, n'est pas en train de se forger un nouveau destin. Dakar, cette ville qui, en un siècle, est passée du statut de gros village d'à peine 10 000 habitants logés dans des cases souvent insalubres à celui de capitale du Sénégal regroupe désormais près de 3 millions d'habitant (banlieue comprise). Dakar, après des décennies d'engourdissement où elle s'est fait dépasser par sa rivale Abidjan, qui doit son surnom de « petit Manhattan » à ses nombreux gratte-ciel est désormais en plein chantier, et voit cette terre que, selon la coutume, nul ne pouvait s'approprier, devenir l'enjeu de rivalités croissantes se traduisant par d'innombrables litiges fonciers, une flambée du prix des terrains et un accroissement des inégalités sociales. La croissance démographique élevée du fait d'une natalité encore importante et d'une mortalité en chute libre s'est conjuguée à l'exode rural pour exercer une forte pression sur l'espace. Toute la presqu'île sur laquelle est bâtie Dakar est animée de cette frénésie, aussi bien le centre où les anciennes maisons sont démolies pour faire place à des immeubles modernes de plus en plus hauts, que la périphérie où de nouveaux quartiers résidentiels ou populaires émergent, grignotant peu à peu les espaces sableux où trônaient les majestueux baobabs, arbres multiséculaires et sacrés, typiques du Sénégal et que, aujourd'hui encore, on hésite à abattre, par crainte et respect des esprits qui pourraient les hanter. Le m2 de terrain qui se négociait à 5 euros aux Almadies (quartier à l'extrémité de la péninsule) dans les années 80 est passé à plus de 200 euros et le prix du m2 en centre ville a explosé atteignant 1 500 euros dans le neuf. Mais le prix de la main d'œuvre restant sans commune mesure avec celui des pays développés, (le salaire minimum mensuel est d'environ 100 euros) il est encore possible de se faire construire une agréable villa pour moins de 125 000 euros à condition d'être très vigilant pendant les travaux pour éviter les surprises désagréables. Mais pour combien de temps encore ? Les loyers eux aussi s'envolent et varient désormais dans les quartiers résidentiels entre 1000 et 3 000 euros par mois car Dakar, jouant la carte de l'ouverture internationale et de la démocratie, attire les sièges des organismes internationaux. Peu à peu, la ville s'éloigne de son centre historique créé par les colons français, où se concentrent les bâtiments administratifs, le quartier des affaires, les immeubles résidentiels dont les derniers étages offrent une vue incomparable sur la baie. Un centre rythmé par les horaires de travail, animé et embouteillé le jour, calme le soir, le dimanche et les jours fériés. Les quartiers nouveaux, qui s'étendent jusqu'au bout de la presqu'île, accueillent la nouvelle bourgeoisie sénégalaise enrichie par le commerce, l'émigration, les affaires plus ou moins licites et parviennent à s'organiser de manière désordonnée mais efficace grâce à l'installation d'écoles privées, de restaurants, de commerces aux activités diverses qui s'adaptent spontanément à la nouvelle demande. L'initiative individuelle s'étant développée bien plus rapidement que la politique de l'urbanisme, on assiste à ce spectacle surprenant d'édification de nouveaux quartiers aux maisons de grand standing auxquelles on ne peut accéder que par des pistes défoncées et qui, la nuit, seraient plongées dans l'obscurité totale si l'éclairage individuel ne suppléait aux carences de l'éclairage public. Dans ces quartiers de nouveaux riches, où chacun semble avoir construit sans tenir compte des maisons voisines, la végétation luxuriante et les grappes multicolores des bougainvilliers finissent par masquer l'absence d'unité architecturale. Les rémunérations dérisoires qui permettent l'emploi d'un important personnel de service pour le ménage, la cuisine, l'entretien des jardins et la surveillance des maisons, la douceur du climat tempéré par les alizés venus de la mer toute proche, le haut degré de civilité et de cordialité qui imprègnent la vie sociale rythmée par les salutations et palabres enjouées, tout se conjugue pour y créer une indéniable qualité de vie. Par contre, dans les quartiers populaires, faute de moyens financiers, les maisons restent le plus souvent inachevées, le ciment étant déjà en soi un signe extérieur de richesse par rapport aux baraques en bois ou en tôle ondulée où vivent les familles plus pauvres. Dans ces quartiers surpeuplés où chacun doit se débrouiller pour survivre, c'est le règne de la rue et de sa joyeuse animation mais la vie peut y devenir un calvaire lorsque les pluies abondantes de l'hivernage transforment les rues non goudronnées en cloaques nauséabonds. La sécurité est assurée par la présence de jeunes, souvent chômeurs, qui passent leurs nuits à palabrer, jouer aux cartes et boire du thé. Les appels à la prière émanant des innombrables mosquées, les bêlements des moutons, les klaxons, les interpellations des marchands ambulants y rythment le temps. Grâce aux différents programmes sectoriels financés par les bailleurs de fonds, la réalisation d'infrastructures collectives se met progressivement en place. Il y a urgence ! Cette ville péninsulaire qui ne peut s'étendre que d'un seul côté étouffe malgré l'air marin. L'insuffisance des transports collectifs a multiplié le recours aux transports individuels. La ville est envahie de véhicules de toutes sortes et de tous âges. Entre les calèches, les camions, les voitures, les taxis, les « clandos », (taxis clandestins) les mobylettes, les « cars rapides » (assurant les transports en commun), rejoindre le centre ville en passant par les rares voies d'accès, où les policiers vite dépassés, essaient de se substituer aux feux tricolores souvent en panne, s'avère une épreuve redoutable pour les nerfs et pour les bronches, vu le niveau de pollution. C'est ce constat qui a amené le président Wade à projeter de transférer la capitale à 60 km de Dakar. Le terrain a été délimité, les maquettes de la ville nouvelle sont en cours d'élaboration mais la population dakaroise, attachée à sa ville, ainsi que les bailleurs de fonds restent pour le moins sceptiques. En attendant un éventuel transfert de la capitale, le Sénégal a profité de l'organisation de la conférence islamique qui s'est tenue en 2008 pour obtenir de larges financements de la part des bailleurs de fonds arabes afin de transformer radicalement le plan de circulation. La Corniche route principale de liaison entre l'aéroport, la périphérie résidentielle et le centre a été élargie, dotée de ronds points, d'un tunnel de 300 m, embellie par la présence de palmiers et l'aménagement d'espaces fleuris, des échangeurs ont été construits pour fluidifier la circulation à diverses intersections. La réalisation de ces travaux confère indéniablement une modernité toute nouvelle à cette ville en attendant que l'autoroute, en construction, lui permette d'être reliée plus facilement aux villes de l'intérieur et notamment au futur aéroport Blaise Diagne (du nom du premier député africain élu au parlement français en 1914) lui aussi en construction à une cinquantaine de kilomètres et qui devrait voir ses premiers avions décoller d'ici 2012. _____________________________________________ Sylvie C.
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Article paru dans SosFaim.be du 15 Janvier 2009 La Fédération paysanne sénégalaise FONGS. Le 9 février dernier, à Dakar, au Sénégal, le musicien Youssou N’Dour a inauguré une société de microcrédit « Birima », du nom d’un roi sénégalais du XIXe siècle. L’objectif de l’institution Birima, soutenue par la marque de vêtements Benetton dans le cadre de sa nouvelle campagne « Africa works », est d’offrir des services financiers adaptés et - dans la mesure du possible sans garantie - aux PME et aux commerçants dont les besoins ne sont couverts ni par les banques, ni par les institutions de microfinance. Le lancement de ce projet ambitieux nous donne l’occasion de revenir sur les activités de microfinance au Sénégal avec Mass Gning, responsable microcrédit à la FONGS, fédération paysanne sénégalaise. Comment la FONGS a-t-elle accueilli l’initiative de Youssou N’Dour ? Nous pensons que c'est une bonne idée. Elle contribue à la diversification des acteurs du monde de la microfinance, que ce soit en milieu urbain ou en milieu rural. Vous ne trouvez pas ça gênant que des grandes compagnies internationales comme Benetton ou des artistes s’investissent dans le secteur de la microfinance, qui nécessite pourtant une expertise pointue ? Je pense que Youssou N'Dour sait où il va. Il s'est certainement entouré de personnes compétentes pour mettre en place Birima. Mais, dans le cadre de la mise en œuvre des microcrédits, il aura certainement besoin d'un accompagnement organisationnel, technique, institutionnel et peut-être financier afin d'atteindre ses objectifs. Et Benetton ? Il s'agit tout de même d'une grande compagnie internationale, plutôt ancrée dans le secteur de la mode. Le fait qu'une société commerciale, connue par sa marque de vêtements, s'investisse dans le secteur de la microfinance peut-il causer des dérives ? Bien sûr. Tout dépend des objectifs qu'ils visent et des stratégies qu'ils vont mettre en œuvre. Je pense que le fait d'être acteur dans un certain domaine n'interdit pas de travailler dans d'autres domaines. Si Benetton s'intéresse à la microfinance, c'est parce qu'ils ont certainement des objectifs très précis à leur niveau. Je ne pense pas qu'ils mélangeront leurs différentes activités…. Birima a pour ambition d’offrir des crédits sans garantie réelle et sans épargne préalable mais seulement en se fondant sur la parole de la personne ou du groupe qui fait une demande de crédit. N'est-ce pas un peu risqué ? En effet, la structure de Birima ne permet pas un partage des risques par rapport aux crédits. L'absence d'épargne préalable n'encourage pas la participation des différents clients à la vie de l'institution. Si les clients réussissent à épargner, ils participent à la prise des risques et cela leur permet de toujours réfléchir à ce qui peut promouvoir l'institution ainsi que ses activités. Le partage des risques et la participation des membres à la vie de l'institution sont deux facteurs de réussite importants en microfinance. N-y-t-il pas un risque que l’absence de garantie préalable désengage les emprunteurs de l’obligation de rembourser, créant pas là un effet boule de neige, ce qui mettrait en danger la viabilité des institutions de microfinance ? En effet, si les gens décident de ne pas rembourser leurs crédits, ils ne prennent pas de risques par rapport à une garantie qui, en l'espèce, n'a pas été mise en jeu. Les gens ne vont pas se sentir responsables de quoi que ce soit. Ils peuvent se dire "moi, j'ai déjà pris un crédit, je suis servi, le reste, ce n'est pas mon problème". Ce genre de raisonnement, pouvant être facilité par la démarche de Birima, pourrait avoir des conséquences sur les procédures et les mécanismes mis en place par d'autres acteurs. En ce qui nous concerne, nous ne courons pas trop de risques car nous sommes présents en milieu rural. Ce sont surtout les acteurs du milieu urbain qui pourraient être pénalisés. Toutefois, la majorité d'entre eux ont mis en place des mécanismes qui leur permettent de partager les risques avec leurs sociétaires. En fait, les risques reposeront surtout sur Birima. L'effet pervers de l'engagement de grandes compagnies internationales dans des activités revêtant une dimension sociale se situe peut-être à ce niveau là. C'est parce que Benetton peut engager de gros moyens financiers que Birima prend des risques que ne prennent pas les autres institutions de microfinance ? Dans le cadre de la stratégie de la FONGS, nous ne créons pas de structures pour les gens. Nous pensons plutôt qu’il faut accompagner ces personnes qui ont des idées, en les aidant à créer leurs propres structures. Certes, la mobilisation de ressources additionnelles est souvent nécessaire mais chacun doit se sentir responsable par rapport au remboursement et aux risques encourus. Est-ce qu'il y a déjà eu des initiatives de ce genre en milieu rural ? Je n'en connais pas pour le moment. Mais j’espère que Youssou N'Dour sera sollicité pour lancer le même genre d'initiatives en milieu rural. La FONGS serait-elle prête à collaborer avec ces nouveaux acteurs qui disposent de moyens financiers importants ? Pensons par exemple à l'offre de crédits d'investissements à long terme, qui sont les plus difficiles à mettre en œuvre car il s'agit de sommes importantes ? Moi, je suis toujours motivé pour collaborer avec des gens qui ont une stratégie claire et dont les objectifs collent avec les miens. Les conditions sont toujours à négocier. Il est clair que certaines pratiques sociales de la microfinance doivent être respectées comme la participation et le partage des risques. En milieu rural, nous prenons des initiatives de développement depuis toujours. Nous savons que ce ne sont pas uniquement les crédits à court terme ou les petits crédits qui intéressent le monde rural. Mais comment réussir à financer les investissements en milieu rural ? C'est pourtant la seule façon de nous aider à bloquer le départ des jeunes pour l'Occident. Faciliter l'accès aux financements permettrait de fixer les populations dans leurs terroirs. Dans une interview, Youssou N’Dour souligne que la microfinance permet aux gens de conserver leur dignité, qu’elle donne une image positive de l’Afrique. C'est vrai ? C'est effectivement réel. Prenons un exemple concret. Trois familles d'agriculteurs vivent dans un village mais ne sont pas liées entre elles. La famille A vend des bœufs. Elle épargne l'argent au niveau de la caisse villageoise. La famille B, qui ne possède que sa production agricole, en vend une partie et épargne également à la caisse villageoise. La famille C demande un crédit. Si la famille C n'arrive pas à rembourser son crédit, elle met en jeu sa dignité. Mais si elle parvient à le rembourser, c'est une façon de renforcer sa dignité et de s'ancrer dans son village et son environnement.
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Article paru dans La Libre du 23 Septembre 2009 Caritas International apporte son appui à des associations de paysans pour accroître la sécurité alimentaire dans la province de Kinshasa. Sur le plateau des Bateke Caritas International aide des organisations paysannes à accéder au micro-crédit et au conseil, afin de travailler à la sécurité alimentaire de la province de Kinshasa. Le plateau des Bateke, vaste espace aux portes de la capitale congolaise, est peu fertile ("c’est essentiellement du sable, mais on peut y cultiver en apportant beaucoup d’engrais", explique le Pr. Eric Tollens de l’Université catholique de Louvain) mais offre des possibilités aux paysans que ses nouveaux habitants, de plus en plus nombreux, ne trouvent pas dans leurs provinces d’origine - Bandundu, Bas-Congo, Kasaï. Franck Nzeza a entendu parler des possibilités de recevoir du crédit et des conseils "lors d’une opération de sensibilisation. Je suis venu à la formation". Avec un crédit de 160 $, Franck a pu faire labourer et herser son champ par un tracteur loué à Caritas (et utilisé par 1600 ménages) pour planter des arachides et du manioc; il devra rembourser 168 $. "J’ai déjà payé 100$ grâce à la vente de 10 de mes 17 sacs d’arachides", qui a rapporté 500$. Et, surtout, "ma vie est meilleure". Faire faire le gros travail par un tracteur lui a en effet permis d’ensemencer une plus grande surface que son quart d’hectare habituel: un demi-hectare l’an dernier, un hectare entier cette année. Grâce à l’appui technique qu’il reçoit et aux intrants qu’il a pu et su acheter, il a augmenté son rendement. "Maintenant je paie facilement le minerval de mes trois enfants" (120 $ par enfant). "Et puis on mange mieux". La famille Nzeza mange maintenant de plus grandes quantités ( on mange deux fois par jour; avant c’était le soir seulement") et a pu varier son ordinaire de manioc et feuilles en y introduisant des abats "et même une cuisse de poulet de temps en temps", ajoute le paysan avec un sourire radieux. "Les enfants sont plus gros - même leurs yeux sont gros! ", rit-il. Après la récolte, il fera des buttes, pour accroître le rendement, et plantera du manioc et du maïs. Caritas participe aussi au financement de champs-école, cultivés collectivement une fois par semaine par des paysannes regroupées en association qui reçoivent, ce jour-là, les conseils d’un agronome. Elles ont ainsi appris à enrichir la terre avant de planter en y enfouissant les mauvaises herbes. Que l’éclaircissement des feuilles de manioc - aliment de base, ici - et la baisse de rendement de leurs champs 30 à 40% ) étaient dus à une maladie, la mosaïque, et non au mauvais sort qu’aurait jeté une voisine; elles savent désormais qu’elles doivent immédiatement arracher les plants malades, pour éviter la contamination de tout le champ et de ses voisins. La productivité de leurs champs personnels en est accrue. Autre initiative pour améliorer la sécurité alimentaire: l’élevage de poules. Bienvenu Mayo en est à sa première année; il a reçu l’aide financée par Caritas - une formation et des conseils techniques pour construire un poulailler, où abreuvoirs et mangeoires, suspendus pour éviter les maladies, sont en bambou - et un capital de départ d’une association de 17 paysans qui aide tour à tour l’un de ses membres, grâce à la solidarité de tous, et partage les bénéfices. Il a fait vacciner ses pondeuses (les vaccins sont achetés en bloc) et a bien vendu leurs œufs (ce qui n’est plus le cas lorsqu’un gros arrivage d’œufs chinois ou indiens inonde le marché de Kinshasa) mais l’achat d’aliments spéciaux lui coûte cher, pense-t-il. Pour le moment, son niveau de vie ne s’est pas amélioré. On espère que cela viendra avec le temps", ajoute-t-il, en précisant que l’élevage de cochons lui rapporte plus, les bêtes ne nécessitant pas d’aliments spéciaux. Marie-France Cros
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Article paru dans Le Monde du 24 Octobre 2009 En 2005, le Forum de Davos avait donné lieu à une scène très émouvante, très médiatisée aussi. Après un discours du président tanzanien décrivant les ravages du paludisme dans son pays, l'actrice Sharon Stone, invitée d'honneur, s'était levée et avait offert 10 000 dollars pour l'achat de moustiquaires. Elle avait exhorté le reste de l'assistance à l'imiter. En quelques minutes, 1 million de dollars avaient été collectés auprès de patrons de multinationales et de banquiers, autant troublés par la beauté dominatrice de cette déesse de l'humanitaire que par la justesse de la cause. Embrassades, remerciements, larmes, une vraie cérémonie de remise des Oscars à Hollywood. La suite est moins connue, moins reluisante aussi. La distribution gratuite de 300 000 moustiquaires a gravement perturbé le travail des organisations humanitaires présentes sur place, causé des dégâts collatéraux (marché noir, gaspillage, reconversion en filets de pêche), déclenché colère et incompréhension dans les régions voisines qui n'ont pas bénéficié de la mesure, enfin, elle a provoqué la ruine des fabricants locaux de moustiquaires et détruit des centaines d'emplois. Sharon Stone, Bono, Bob Geldof, toutes ces belles âmes défendant le noble combat de l'aide occidentale à l'Afrique, tous "ces militants de la morale", l'économiste zambienne Dambisa Moyo ne les aime guère. "La pop culture a donné une impulsion considérable à la conception erronée (selon laquelle) l'aide peut remédier à la pauvreté généralisée." C'est d'abord la colère qui traverse l'essai très dérangeant de Mme Moyo L'Aide fatale (éd. J.-C. Lattès, 250 p., 20 euros). Dérangeant par les thèses radicales qu'elle y défend et qui ont fait polémique à la sortie du livre aux Etats-Unis. Dérangeant aussi parce qu'on est habitué à ce que le discours économique sur l'Afrique soit tenu par des non-Africains, à ce qu'il soit monopolisé par les stars du rock, les économistes et les politiciens occidentaux, entre paternalisme et néocolonialisme, entre condescendance et mauvaise conscience. Un exemple parmi d'autres, Gordon Brown, alors chancelier de l'Echiquier, lançant en 2005 : "Nous vous aiderons à être en mesure de commercer. Il ne s'agit pas seulement de vous ouvrir la porte, mais de vous donner la force d'en franchir le seuil." C'est une conséquence de la crise des subprimes : les certitudes économiques de l'Occident ont été tellement ébranlées qu'on écoute un peu plus les voix venues d'ailleurs et un peu moins les guitares.Dambisa Moyo est née il y a quarante ans et a grandi en Zambie. Elle étudie la chimie à l'université de Lusaka, quand celle-ci ferme à la suite d'une tentative de coup d'Etat. Elle part aux Etats-Unis avec une bourse, travaille deux ans à la Banque mondiale à Washington avant d'aller à Harvard, puis à Oxford. Elle a été économiste chez Goldman Sachs, responsable de la recherche pour l'Afrique subsaharienne et a été désignée, cette année, par Time Magazine comme l'une des cent femmes les plus influentes de la planète. "L'aide a été et continue d'être un désastre total sur le plan politique, économique, et humanitaire." Malgré les 1 000 milliards de dollars versés au Continent, le revenu réel par habitant dans l'Afrique subsaharienne est inférieur à ce qu'il était dans les années 1970, plus de 700 millions d'Africains vivent avec moins de 1 dollar par jour, et le taux de pauvreté extrême est passé de 11 % à 66 %. L'espérance de vie stagne, un enfant sur sept meurt avant l'âge de 5 ans, l'alphabétisation est inférieure à ce qu'elle était en 1980 et près de la moitié des pays vit sous des régimes non démocratiques. Enfin, il y a seulement trente ans, le PIB par habitant du Malawi, du Burundi et du Burkina Faso dépassait celui de la Chine. L'aide a-t-elle été mal utilisée, a-t-elle été insuffisante ? Pas du tout, nous dit Mme Moyo. C'est l'aide elle-même qui a enfermé l'Afrique dans le piège de la pauvreté. C'est l'aide qui porte en elle le mal qu'elle prétend combattre. "Des millions de gens en Afrique sont plus pauvres aujourd'hui, à cause de l'aide internationale." Elle en décrit longuement les effets économiques dévastateurs. Corruption et irresponsabilité des gouvernements - l'aide arrive quoi qu'il arrive et elle est d'autant plus importante que les performances économiques du pays sont mauvaises ; épargne découragée au profit de la consommation ; inflation favorisée ; investisseurs privés étrangers évincés ; exportations étouffées par une sorte de "mal néerlandais", l'aide s'apparentant à la possession de matières premières. Les solutions ? Le recours aux marchés internationaux de capitaux, comme l'ont fait des pays émergents asiatiques ; le développement des intermédiaires financiers - notamment par le microcrédit - ; que l'Occident mette fin à ses subventions à l'agriculture et qu'il imite la politique chinoise du donnant-donnant en Afrique (investissements dans les infrastructures contre matières premières). Dérangeant, en effet. "Que se passerait-il, se demande Dambisa Moyo, si, l'un après l'autre, chaque pays d'Afrique recevait un coup de téléphone pour l'informer que dans exactement cinq ans les robinets de l'aide seront définitivement fermés ?" Le pire adviendrait-il ? Mais le pire est déjà là, nous rappelle-t-elle. A essayer cette thérapie de choc, l'Afrique n'a rien à perdre et tout à gagner. Excessive ? Peut-être. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que l'économiste Niall Ferguson, qui a préfacé le livre de Dambisa Moyo, a bien raison quand il réclame plus de Moyo et moins de Bono. Pierre-Antoine Delhommais
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Article paru dans Le Monde du 22 Octobre 2009 L'Afrique reçoit des sommes considérables des migrants partis travailler sur d'autres continents, mais le manque d'information, de concurrence et de régulation empêche cet argent d'agir pleinement sur le développement. C'est ce que révèle un rapport de l'International Fund for Agricultural Development (IFAD), publié jeudi 22 octobre à l'occasion d'un forum sur les transferts de fonds organisé à Tunis par cette agence de l'ONU, pour mobiliser banques centrales et gouvernements sur la question. La première surprise de ce rapport tient en un chiffre : d'après l'IFAD, 40 milliards de dollars (26,7 milliards d'euros) sont envoyés chaque année à leurs proches par les émigrés africains. Ce montant était jusqu'alors inconnu, mais il était estimé entre trois et quatre fois moindre. "L'Afrique avait toujours été une énigme en ce qui concerne les transferts de fonds", explique Pedro de Vasconcelos, économiste à l'IFAD et coauteur de ce premier état des lieux. "On les évaluait généralement entre 10 milliards et 17 milliards de dollars. Même les banques centrales africaines n'avaient aucun chiffre." Ce manque d'information a des conséquences en cascade : "L'impact des transferts est colossal, mais sous-utilisé. L'argent est là; le problème, c'est le manque d'options. N'ayant pas conscience des montants en jeu, les gouvernements ne se préoccupent pas de réguler le marché ou de rendre ces sommes productives, pas plus que le secteur privé", explique M. de Vasconcelos. Résultat, le marché des transferts est détenu à 64 % par deux acteurs seulement, Western Union et MoneyGram. Faute de concurrence, le taux des commissions est d'environ 10 % en moyenne en Afrique – où il peut même atteindre 25 % –, contre 5,6 % en moyenne dans le monde. "Si on réduit ce taux de moitié, 2 milliards de dollars de plus arrivent dans la poche des familles chaque année, résume l'économiste de l'IFAD. En Amérique latine, l'ouverture du marché a fait chuter les taux de 15 % à moins de 5 %." La concurrence aurait un autre avantage : la multiplication des points de retrait, dont les zones rurales africaines sont largement dépourvues. Or un tiers des transferts sont destinés à des familles rurales. "Le Mexique dispose d'autant de points de retrait que toute l'Afrique, avec une population dix fois moindre", compare M. de Vasconcelos. "Pour beaucoup d'Africains, aller chercher cet argent, c'est un ou deux jours de travail perdus." L'agence des Nations unies propose de transformer les bureaux de poste en points de retrait, alors qu'ils n'en ont aujourd'hui pour la plupart ni le droit ni les moyens. L'IFAD vient de signer un accord avec l'Universal Postal Union pour travailler en ce sens. D'autres solutions existent. Au Kenya, le téléphone mobile devient un des moyens les plus économiques d'effectuer des transferts d'argent. Le Kenya est aussi un des rares pays à autoriser les institutions de microfinance à opérer ces envois de fonds. Dans toute l'Afrique, ces organismes ne forment que 3 % des points de retrait. Leur ouvrir le marché des transferts suffirait à doubler le nombre de guichets, selon l'IFAD. Surtout, au lieu d'un simple mécanisme de consommation, "cela créerait une dynamique locale d'épargne et de microcrédit, qui donnerait une tout autre dimension à l'économie", estime M. de Vasconcelos. Car si l'essentiel de l'argent des transferts de fonds sert à faire face à des dépenses de première nécessité – nourriture, logement, santé ou éducation –, "5 à 10 milliards de dollars sont disponibles pour l'épargne et l'investissement", selon le rapport. Des sommes capitales en pleine crise économique, alors que l'aide publique au développement s'essouffle et que les investissements directs étrangers s'effondrent. Les transferts des migrants souffrent eux aussi : ils ont chuté de 12,7 % depuis le début de l'année selon l'IFAD. Un choc d'autant plus rude que ces envois avaient connu une croissance moyenne de 17 % dans le monde depuis dix ans, et que "par rapport à d'autres régions, l'Afrique dépend vraiment des transferts de fonds", précise M. de Vasconcelos. Grégoire Allix
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Article paru dans Le Monde du 7 Janvier 2009 CASAMANCE ENVOYÉ SPÉCIAL Le bombolong est là ! Sorti à l'occasion d'événements importants, le grand idiophone à fente, taillé dans un tronc, résonne de toutes ses basses. A Diakène, en Basse Casamance (Sénégal), tout le village est rassemblé pour danser et chanter le début de l'opération de reboisement de la mangrove. Car la Casamance souffre de la disparition progressive de la mangrove. Les témoignages des pêcheurs le prouvent : pour remplir leurs filets, ils doivent aller de plus en plus loin. Les terres cultivables sont également appauvries par le sel. Une perte de superficie de 20 % en un quart de siècle Les mangroves ont perdu quelque 20 % de leur superficie dans le monde en un quart de siècle (entre 1980 et 2005), estime l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). De tous les continents, c'est l'Asie, avec plus de 1,9 million d'hectares perdus, qui a le plus souffert de la destruction de ces écosystèmes. Mais l'Amérique centrale et du Nord et l'Afrique n'ont pas été épargnées, où la conversion en zones d'aquaculture, l'agriculture, le tourisme et, bien sûr, la pression démographique ont contribué à la progressive disparition des mangroves. La conséquence de leur suppression aboutit non seulement à une diminution de la biodiversité mais aussi à une intrusion du sel dans les zones côtières, a alerté la FAO. Haïdar El-Ali, président de l'Océanium, association de protection de l'environnement basée à Dakar, ne l'oublie pas quand il prend la parole : "Ici, il y a vingt ans, les anciens vous diront que l'on ne voyait pas le ciel tellement les arbres étaient nombreux. Ici, il y a vingt ans, les hommes qui partaient en mer revenaient au village avec de gros poissons en abondance. Aujourd'hui, nous sommes tous là pour sauver cet environnement qui meurt. Et nous allons le faire dans plus de cent villages de Casamance. Nous allons replanter ensemble la mangrove pour faire revenir les poissons et protéger du sel les terres où pousse votre riz. Vous verrez toute la générosité que peut donner à nouveau la nature." PLUS DE 6 MILLIONS DE PALÉTUVIERS Cette scène s'est reproduite des dizaines de fois pendant des semaines, en Casamance, jusqu'au début du mois de novembre 2008. Pendant l'hivernage, la saison des pluies, 6,3 millions de propagules de palétuviers (Rhizophora) ont été plantées sur quelque 1 260 hectares, à raison de 5 000 plants par hectare. En tout, 110 villages, du nord au sud et de l'ouest à l'est de la Casamance, soit 5 400 km2, ont participé bénévolement à cette campagne, représentant plus de 10 000 planteurs. L'objectif initial des cinq millions de palétuviers a donc été largement dépassé. Préparée depuis des mois grâce aux campagnes de sensibilisation organisées dans les zones concernées avec un camion cinéma projetant des films réalisés par l'Océanium, gérée en accord avec les autorités villageoises afin d'éviter de se heurter aux activités communautaires telles que le repiquage du riz qui nécessite une main-d'oeuvre importante, l'opération Casamance constitue une véritable réussite. Pour Jean Goepp, coordinateur de l'ensemble du projet au sein de l'Océanium, "tout a commencé en 2006, lorsque nous avons planté 65 000 propagules dans un coin complètement sinistré, à Tobor. Et elles ont pris ! Pour nous, l'essentiel était de faire prendre conscience aux populations que planter des arbres est à la portée de tout le monde. Située près d'une route fréquentée, cette première plantation a fait parler d'elle. Des représentants villageois sont venus pour nous demander de planter près de chez eux. En 2007, nous avons donc multiplié pratiquement par dix le nombre de plants pour atteindre les 500 000." Soutenue financièrement par la Fondation Ensemble et par la FIBA (Fondation internationale du banc d'Arguin) dès 2007, le projet 2008 a nécessité des moyens beaucoup plus importants. Près de 70 % du budget total de 130 000 euros ont été apportés par la Fondation Yves-Rocher, 15 % par Village Projects International, le reste avec l'aide de partenaires plus modestes comme la Fondation Marie et Alain Philippson et Kirène. Au-delà des résultats obtenus en 2008 (80 % des propagules prennent racine), Haïdar El-Ali et Jean Goepp se projettent déjà sur la prochaine opération de l'hivernage 2009. Et comme, depuis 2007, l'objectif comptable consiste à multiplier sensiblement le nombre des plantations, ils espèrent atteindre - et qui sait dépasser - les 30 millions d'arbres plantés. Pour atteindre un tel chiffre, trois deltas seraient concernés : le Saloum, le fleuve Gambie et la Casamance, bien sûr... La Fondation Yves-Rocher a déjà assuré l'Océanium de son soutien financier et Danone serait intéressé. En plus de la Gambie, la Guinée-Bissau pourrait participer à la prochaine campagne. Les mangroves de l'Ouest africain, fragiles écosystèmes parmi les plus productifs en biomasse de la Terre et véritables nurseries naturelles pour la faune et la flore, entameraient alors une toute nouvelle jeunesse. Olivier Herviaux Repères Palétuviers. L'arbre de la mangrove par excellence ; une des rares espèces capables de résister dans ces marécages côtiers que sont les mangroves. Littoral. Les mangroves sont concentrées sur les zones littorales tropicales où les arbres et autres végétaux poussent donc en milieu salin. Nurseries. Ils constituent un lieu de reproduction idéal des espèces, en même temps qu'ils offrent une protection importante contre l'érosion des sols mais aussi contre les ouragans. Marées. Elles contribuent à faire prospérer les mangroves, qui ont besoin à la fois de l'eau douce des fleuves et de l'eau salée. La première enrichit le marécage tandis que la seconde nourrit la forêt.
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Article publié par PANAPRESS le 18 Juin 2006 Le ministre sénégalais des Petites et moyennes entreprises, de l'Entreprenariat féminin et de la Micro- finance, Marie Pierre Sarr Traoré, a estimé samedi à Guédiawaye, dans la banlieue de Dakar, que la promotion de la micro-finance peut aider à la réduire la pauvreté au Sénégal. S'exprimant lors d'une cérémonie marquant la relance des activités de l'association "And Naatal Sénégal" (Ensemble pour développer le Sénégal), Mme Traoré a déclaré que le gouvernement du Sénégal encourage le renforcement des capacités des femmes dans les domaines de l'entreprenariat et du développement des Petites et moyennes entreprises (PME). Elle a indiqué que "c'est pour matérialiser cette volonté du président Abdoulaye Wade d'aider les femmes", que le gouvernement a mis en place un Fonds de promotion de l'entreprenariat féminin. "And Naatal Sénégal", créé en 2000, a élaboré pour la période 2006- 2011, un programme de lutte contre la pauvreté et le sous-emploi, indique la présidente de l'association, Mme Aminata Sall Samb. Elle a souligné que le programme est articulé autour de la micro- finance, du renforcement des capacités des bénéficiaires et de l'accès aux services sociaux de base.
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Article publié dans Le Monde du 5 Mai 2008 On a pu observer, la semaine dernière, une lueur d'espoir dans la crise alimentaire mondiale. En prévision d'une moisson exceptionnelle, l'Ukraine a assoupli les restrictions à l'exportation. Du jour au lendemain, les prix mondiaux du blé ont baissé de 10 %. En revanche, les négociants de Hongkong fixent le prix du riz à plus de 1 000 dollars la tonne, alors qu'il n'était qu'à 460 dollars il y a deux mois. Telle est la volatilité des marchés actuels. Mais une chose est sûre : nous sommes passés d'une ère d'abondance à une période de pénurie. Les spécialistes s'accordent pour dire que les prix alimentaires ne sont probablement pas près de redescendre aux niveaux auxquels le monde s'était habitué à les voir. Cela suscite la grogne des consommateurs jusqu'aux Etats-Unis et dans les riches pays européens. Mais imaginons la situation de ceux qui vivent avec moins de 1 dollar par jour - le "milliard d'en bas", les plus pauvres d'entre les pauvres. La plupart sont en Afrique, beaucoup doivent consacrer jusqu'aux deux tiers de leurs revenus à se nourrir. La semaine dernière au Liberia, j'ai appris que les gens avaient cessé d'acheter le riz d'importation par sacs entiers. De plus en plus souvent, ils doivent le prendre au verre, car ils n'ont pas les moyens de payer plus. Souvenons-nous que la descente du Liberia aux enfers a commencé, en 1979, par des émeutes de la faim. En Côte d'Ivoire, les dirigeants politiques m'ont confié leurs craintes de voir la crise saper leurs efforts pour établir une authentique démocratie - à un moment où ils sont tout près de réussir. Au Burkina Faso, le président m'a dit que son pays avait désespérément besoin d'aide. La moitié des habitants vit avec 1 dollar, voire moins, par jour, la plupart étant des petits agriculteurs. Le ministre des affaires étrangères s'est exprimé en termes très forts. La crise alimentaire, a-t-il dit, constitue une menace bien plus dangereuse que celle du terrorisme, "elle conduit les gens à douter de leur propre dignité d'être humain". Il peut être tentant de laisser les marchés opérer leur magie. Si les prix augmentent, dit-on, l'offre suivra. Mais nous vivons dans le monde réel, pas dans celui de la théorie économique. Dans la vallée du Rift, au Kenya, le grenier à blé de l'Afrique orientale, les fermiers ne plantent que le tiers de ce qu'ils ont planté l'an dernier. Pourquoi, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce que la hausse des prix les incite à planter plus ? Tout simplement parce qu'ils ne peuvent pas acheter d'engrais, dont les prix connaissent une augmentation vertigineuse. Nous constatons la même chose au Mali, au Laos ou en Ethiopie. C'est la recette même du désastre. Au début de cette semaine, à Berne, j'ai réuni les responsables des agences de l'ONU et des principales organisations multilatérales pour l'aide et le développement. Nous nous sommes mis d'accord sur un plan d'action d'urgence. Le premier impératif est de nourrir ceux qui ont faim. Le Programme alimentaire mondial (PAM) aide 73 millions de personnes. Pour qu'il y parvienne, il lui faut trouver 755 millions de dollars supplémentaires à seule fin de couvrir la hausse des coûts. Les pays participants se sont déjà engagés à fournir 475 millions de dollars. Mais les promesses n'emplissent pas les estomacs, et l'agence ne dispose actuellement que de 18 millions de dollars. Nous ne pouvons nous permettre de rester bloqués dans la crise. Afin d'assurer une nourriture suffisante pour tous demain, nous devons agir dès aujourd'hui et procurer aux petits agriculteurs le soutien dont ils ont besoin pour améliorer leurs prochaines récoltes. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a donc demandé 1,7 milliard de dollars pour financer une initiative d'urgence permettant de fournir aux pays à faibles revenus. Le Fonds international pour le développement agricole va mettre 200 millions de dollars à la disposition des agriculteurs pauvres des pays les plus touchés. La Banque mondiale envisage d'établir une structure internationale de réponse à la crise. Afin de coordonner ces mesures, je vais mettre en place un comité de travail des Nations unies sur la crise alimentaire mondiale que je présiderai Je ne ménagerai aucun effort pour mobiliser la volonté politique de tous lors du sommet des pays du G8 prévu en juillet au Japon, et à l'occasion de la conférence de la FAO sur la sécurité alimentaire prévue à Rome début juin. Nous pouvons juguler cette crise. Nous en avons les moyens. Nous le savons. Nous devrions considérer cette situation pas seulement comme un problème mais aussi comme une chance immense de nous attaquer aux problèmes fondamentaux de nombre de gens les plus démunis du monde, dont 70 % sont des agriculteurs pauvres. Si nous les aidons - si nous leur fournissons à la fois de l'aide et un mélange équilibré de politiques locales et internationales -, la solution est à notre portée. Lors de mon périple en Afrique de l'Ouest, j'ai découvert plusieurs raisons d'être optimiste. Au Burkina Faso, j'ai vu un gouvernement qui, avec l'aide de pays comme le Brésil, travaille à importer des semences résistant à la sécheresse et à mieux gérer les rares ressources en eau disponibles. En Côte d'Ivoire, nous avons vu une coopérative de femmes qui s'occupe d'un élevage de poulets mis en place grâce à des fonds de l'ONU. Le projet, qui génère revenus et nourriture aux villageois, peut facilement être reproduit ailleurs. Dans un autre village, un groupe de femmes, avec l'aide de l'ONU, augmentent peu à peu la production agricole locale et pourront, sous peu, remplacer le riz fourni par le PAM par leur propre culture. Ce sont là des solutions basiques et concrètes à des problèmes basiques - précisément le genre de solution dont l'Afrique a besoin. Lors d'une visite d'une école primaire en construction à Ouagadougou, j'ai raconté aux enfants les conditions dans lesquelles j'avais moi-même étudié : une école sans murs, où nous étions assis à même la terre. Je leur ai expliqué que j'avais moi aussi connu la faim dans mon enfance - nous avions tout juste de quoi nous nourrir, mes propres grands-parents et d'autres personnes âgées contraintes de fouiller dans les ordures pour trouver de la nourriture, les enfants en bas âge ayant à peine de quoi assurer leur croissance. Je me suis souvenu de ces images lors de mon voyage en Afrique, et j'ai pensé à l'abondance des ressources que recèle ce continent, à la force et au courage de ses habitants. Si mon propre pays( la Corée du Sud) est parvenu à surmonter ses traumatismes pour devenir une puissance économique, l'Afrique en est tout aussi capable. La seule condition, c'est que nous l'y aidions. Nous pouvons commencer à le faire en prenant les mesures indispensables pour maîtriser la crise alimentaire. Traduit de l'anglais par Gilles Berton. Ban Ki-moon est secrétaire général des Nations unies.
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Article publié dans Le Monde du 17 Juin 2008 GOURCY (BURKINA FASO) ENVOYÉE SPÉCIALE Un cheval est attaché à l'entrée de la cour d'Ali Ouedraogo, dans la bourgade de Gourcy, à 150 km au nord de Ouagadougou, la capitale burkinabée, en plein Sahel. Ce n'est pas banal : l'animal est un signe de réussite, la preuve qu'à 78 ans, Ali Ouedraogo vit mieux que ses voisins, paysans comme lui. Au milieu de sa cour, trois greniers circulaires sont remplis de sorgho à ras bord. Il y a là de quoi nourrir toute la famille jusqu'à la prochaine récolte, en septembre, peut-être même plus. Quarante personnes, dont une ribambelle d'enfants, en vivent, alors que d'autres familles sont déjà à court. Elles devront survivre avec le babenda, un plat de disette au goût d'épinards fades, constitué d'une poignée de céréales et de brassées de feuilles. Les champs d'Ali Ouedraogo ne ressemblent pas à ceux de ses voisins. Ici, l'habitude, c'est de déboiser, de planter et de récolter, jusqu'à épuisement des sols, puis de recommencer un peu plus loin. Les paysans laissent derrière eux un zipellé. Une terre stérile, aussi nue que du carrelage. Plus la population augmente, plus le besoin en terres est grand, et plus le sol s'épuise. C'est l'engrenage de la désertification, aggravé par les facteurs climatiques. Pour Ali Ouedraogo, tout a changé en 1983. "A ce moment-là, la situation était très dure, raconte-t-il. Les pluies manquaient, les récoltes étaient mauvaises, j'envisageais de quitter la région." Beaucoup émigrent. Lui choisit de rester, et d'aménager des terres dégradées, dont personne ne veut à l'époque. Avec l'aide d'une organisation non gouvernementale (ONG) investie dans la lutte contre la désertification, il va peu à peu leur faire battre des records de productivité. Il récolte aujourd'hui en moyenne 1 500 kg de sorgho à l'hectare, contre 800 kg pour les meilleures terres des environs. Pour cela, pas besoin de machines agricoles, d'engrais chimiques ou de semences miraculeuses. Les paysans ne pourraient pas se les payer. Pas de barrage non plus, le relief ne s'y prête pas. Il faut des pierres, des pioches, des pelles, un niveau pour calculer le sens de l'écoulement de l'eau, et beaucoup de main-d'oeuvre. L'objectif est d'empêcher l'érosion et de retenir un maximum d'eau dans le sol. "Il s'agit de techniques paysannes traditionnelles, améliorées par des techniciens agricoles", explique Matthieu Ouedraogo, qui forme les agriculteurs. Dans les champs, des alignements de pierres, baptisés cordons pierreux, sont aménagés le long des courbes de niveau, dessinant de petites terrasses. Des arbres y sont plantés. Des retenues en forme de demi-lune piègent l'eau dans de micro-cuvettes. Les "zaï", des trous profonds de 20 centimètres où des graines sont plantées dans du fumier, permettent une infiltration de l'eau en profondeur. "Tous ces aménagements freinent le ruissellement de l'eau, poursuit Matthieu Ouedraogo. Peu à peu la terre se régénère." Et les arbres qui poussent sur les parcelles fourniront du bois de chauffe qui ne sera plus prélevé en brousse... "Avec ces techniques, on peut faire reverdir le Sahel, affirme Souleymane Ouedraogo, chercheur à l'Institut de l'environnement et de recherches agricoles (Inera). On stoppe la désertification, on augmente la fertilité des terres, donc les rendements des céréales et du fourrage pour le bétail, on récupère de la biodiversité." Il suffit de quatre ou cinq ans pour obtenir de bons résultats sur des terres dégradées. Pourquoi, alors, tout le Sahel n'est-il pas converti ? Au Burkina Faso, environ 300 000 hectares seraient aménagés, soit moins de 9 % de la surface cultivable du pays. "Ces techniques ne sont pas très coûteuses, mais il faut quand même un investissement initial", explique Bertrand Reysset, ingénieur agronome au Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel (Cilss), qui regroupe neuf Etats de la région. Cet investissement s'élève en moyenne à 130 euros par hectare. Il faut louer un camion et payer l'essence pour aller chercher les pierres, acheter un minimum de matériel, payer de la main-d'oeuvre pendant les travaux. Une formation et un suivi sont nécessaires. Tout cela est hors de portée des paysans qui travaillent à la houe, pliés en deux dans les champs. Les banques ne leur font pas crédit. Les projets mis en oeuvre l'ont été grâce à des ONG. Ces techniques, expérimentées depuis les années 1980 dans le cadre de la lutte contre la désertification, seraient très utiles pour s'adapter au changement climatique. "Les modèles climatiques prévoient une augmentation de la fréquence des événements extrêmes, un allongement de la saison sèche, des précipitations plus concentrées et torrentielles, détaille Edwige Botoni, expert en gestion des ressources naturelles au Cilss. Cela aura un impact négatif sur la productivité du sol." La saison des pluies 2007 en a été l'exemple parfait. Elle a commencé tardivement et toute l'eau s'est abattue en même temps, en août, entraînant des inondations. "Lutte contre la désertification et adaptation au changement climatique se recoupent à 90 %", affirme Bertrand Reysset. Tous espèrent que la crise alimentaire mondiale fera bouger les choses. Ils ont entendu le discours de Nicolas Sarkozy, qui a appelé à "mettre le paquet sur l'agriculture vivrière subsaharienne", le 3 juin à Rome, lors du sommet sur l'alimentation. L'agriculture a été un parent pauvre depuis trente ans. Elle ne représente que 5 % de l'aide publique au développement, et rares sont les Etats qui en font une priorité. Elle passe après les dispensaires, les écoles, les routes... Dans le village de Guiè, toujours dans le nord du pays, l'ONG Terre verte est arrivée à des résultats particulièrement spectaculaires, en créant un "bocage sahélien", selon l'expression de son fondateur, Henri Girard, un ingénieur agronome français. Des haies protègent les sols de l'érosion. Avec une mécanisation minimale, une petite dose d'engrais chimique, des variétés sélectionnées et des rotations culturales bien choisies, la zone a reverdi et les rendements sont quatre fois supérieurs à la moyenne. "C'est la preuve qu'il n'y a pas de fatalité, que même avec nos sols et sous nos climats, tout est possible", commente Hamado Sawadogo, agropédologue à l'Inera. L'investissement initial a été de 400 euros par hectare. Mais l'évolution des pratiques exige aussi un changement des mentalités. "Les gens ici sont fatalistes : si je suis pauvre, si j'ai raté ma récolte, c'est que Dieu l'a voulu, explique Henri Girard. Mais certains se lèvent. Tous les 50 km, quelqu'un est prêt à bouger." Gaëlle Dupont Article paru dans l'édition du 18.06.08
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Article publié dans Le Monde le 20 Janvier 2006 Baba Sarr attendait ce moment depuis des années. Lorsqu'il a appris le retour du Bou-el-Mogdad sur le fleuve Sénégal, il n'a pas hésité à quitter de nouveau son village et ses neuf enfants pour rejoindre l'équipage du bateau, qui assure depuis octobre la liaison entre Saint-Louis et Podor. A 74 ans, Baba Sarr a effectué pratiquement tous les voyages de cet ancien navire fleuron des Messageries du Sénégal, mis en service en 1954 pour le transport des passagers et des marchandises et parti jouer les navires de croisière sur d'autres eaux dans les années 1980, en Guinée-Bissau, en Sierra Leone et dans la région sénégalaise du Sine Saloum. Boubou en coton et chapeau tonkinois vissé sur la tête, Baba tient fièrement la barre au côté du commandant Bakaly Kébé : "C'est mon fleuve, j'y suis né. Il n'y a pas un endroit où je ne me sois pas arrêté, tout le monde me connaît sur les rives." A chacune des escales sur la route des anciens comptoirs, il retrouve l'effervescence colorée des arrivées à quai dans la clameur des cris d'enfants. Le retour du bateau sur les eaux du Sénégal a mobilisé les foules avec la réouverture du pont Faidherbe, cette sorte de tour Eiffel couchée édifiée en 1897 qui relie l'île de Saint-Louis au quartier de Sor et dont la travée tournante était restée immobile pendant près de vingt ans. "Le Bou-el-Mogdad pourrait à nouveau servir de lien entre les populations des villages, en assurant comme avant la distribution du courrier, surtout en période d'hivernage, où les routes sont impraticables", plaide le Saint-Louisien Jean-Jacques Bancal, à l'origine, avec d'autres amoureux du fleuve, de la réhabilitation du bateau. Modifié par de nombreux barrages destinés à endiguer la remontée du sel dans le delta, le Sénégal n'est plus ce fleuve emprunté par "de longues pirogues à éperons, à museau de poisson et à tournure de requin", décrit dans Le Roman d'un spahi que Pierre Loti rédigea en 1881 quelques années après un séjour à Saint-Louis. Avec ses 51 mètres de long et sa capacité d'accueil d'une cinquantaine de voyageurs, le Bou-el-Mogdad est aujourd'hui la seule embarcation de taille à desservir cette portion du plus grand cours d'eau du pays, qui prend sa source dans le Fouta-Djalon, en Guinée. D'où un sentiment d'immensité et de temps suspendu sur ces eaux qui bordent le désert mauritanien, avant de rejoindre l'Atlantique. C'est sur ce cordon de sable, qui s'étire entre fleuve et océan sur une vingtaine de kilomètres, que se trouve le quartier Guet N'dar, l'un des plus pittoresques de Saint-Louis. Une fois passées les ruelles, où vélomoteurs et carrioles à cheval tentent de se frayer un chemin au milieu des chèvres et des parties de foot improvisées, l'arrivée sur la plage offre un spectacle saisissant. Dans une atmosphère saturée par les odeurs âpres et les fumées troubles de chaudrons bouillonnants, les femmes font sécher au soleil les quelque 30 000 tonnes de poissons ramenés chaque année par les pêcheurs et expédiés une fois transformés vers Dakar. Ailleurs, le temps semble figé dans l'ancienne capitale de l'Afrique occidentale française, où subsistent des témoignages des heures sombres de l'esclavage. Les façades rongées par le sel rappellent le passé colonial, comme l'ancienne demeure des soeurs de Cluny, rue Blaise-Dumont, et son escalier à double révolution, qui servit de décor au film Coup de torchon de Bertrand Tavernier ou encore l'Hôtel de la Poste, escale favorite de l'aviateur Mermoz aux grandes heures de l'Aéropostale. Même si Saint-Louis est inscrite depuis six ans au Patrimoine mondial de l'humanité de l'Unesco, sa rénovation peine à démarrer. Passé le barrage de Diama, à 20 kilomètres au nord de la ville, le fleuve suit paresseusement son cours jusqu'à l'embouchure du Djoudj, une rivière qui constitue le premier point d'eau douce rencontré par les oiseaux après la longue traversée du Sahara. Troisième réserve ornithologique au monde classée au Patrimoine mondial de l'Unesco en 1980, le parc national du Djoudj accueille plus de trois millions d'oiseaux venus hiverner entre novembre et avril. Il faut approcher les marécages en pirogue aux premières lueurs de l'aube, lorsque le ciel mauve caresse les étendues de joncs, pour observer à loisir la chorégraphie des ibis noirs, hérons cendrés, cigognes, oies de Gambie, aigles pêcheurs et autres canards siffleurs. Gardien du parc depuis 1973, Insa Ngom a recensé 365 espèces dans la cuvette du Djoudj. Au loin, on aperçoit les potamochères détaler derrière les mangroves, tandis que les frêles jacanas glissent gracieusement sur les nénuphars et la salade d'eau. La vision la plus étourdissante est celle des colonies de pélicans qui forment une marée blanche et orange à perte de vue. Plus haut sur le fleuve, le périple se poursuit vers les villages wolofs de Dagana ou de Richard Toll, d'anciens comptoirs jadis réputés pour le commerce de la gomme arabique convoyée en caravane à travers le désert de Mauritanie. Richard Toll (le jardin de Richard, en wolof) tient son nom d'un fonctionnaire français qui tenta quelques expériences agricoles auprès du baron Roger, gouverneur civil de 1822 à 1827. Avec ses colonnades néoclassiques envahies par les mauvaises herbes et sa façade décrépite, la folie édifiée par le baron a le charme de ces vieilles bâtisses léchées par les vents qui tentent péniblement de résister aux années. Le silence des lieux contraste avec l'animation de cette bourgade industrieuse de 60 000 habitants, dont près du quart travaillent pour la Compagnie sucrière sénégalaise. Il faut se promener dans les quelque 8 000 hectares de la plantation sucrière pour assister au brûlage des cannes dans des vapeurs sucrées. Un parfum caramélisé qui reste en mémoire jusqu'à l'arrivée à Podor, où le fort de terre ocre joue les citadelles fantômes aux marges sahéliennes du fleuve. Anne-Laure Quilleriet
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Article publié dans Le Monde du Jeudi 29 Novembre 2007 Sous l'auvent tendu pour l'occasion, qui protège du soleil encore mordant du début de la saison sèche au Sénégal, elles sont entre 300 et 400, assises en rangs serrés et silencieuses, nerveuses à l'idée de devoir prendre la parole en public. Venues de toute la région de Thiès, une grosse métropole agricole à 50 km de Dakar, elles ont fait des heures de route à bord de taxis-brousse brinquebalants et bondés, pour participer à l'assemblée générale de Femme développement entreprise en Afrique (FDEA), l'une des principales ONG du pays, spécialisée dans le microcrédit pour les plus pauvres, exclus du système bancaire. Drapées dans les boubous des jours de fête, qui enserrent de très jeunes enfants, elles sont venues dire comment l'accès au crédit, et la formation qu'elles ont en même temps reçue pour apprendre à lire, à écrire et à gérer leurs pécules, a changé leurs conditions de vie, et celles de leur famille. Awa s'est acheté un mouton et un boeuf avec son premier crédit de 50 000 francs CFA, l'équivalent de 76 euros. Elle se retrouve aujourd'hui à la tête d'un élevage de 50 bêtes et d'un prêt de 1 million de CFA, soit 1 525 euros, pour à peu près autant d'épargne. Coumba, partie d'un petit commerce de mangues avec la Casamance, possède désormais, avec un groupement de femmes, tout un verger de papayes, de grenades et de corossols dans la commune du Pout, proche de Thiès. Et Adja, qui dirige un atelier de confection de cinq employés à Tivaouane, vend ses boubous aux notables de Dakar et songe à exporter une partie de sa production au Mali. Devant l'assemblée des femmes, encouragées par de sonores "sorokolés" (hourras, en wolof), toutes commencent par remercier la FDEA de leur avoir fait confiance quand " elles n'avaient que leur parole à donner ". Puis, elles expliquent que leur plus grande satisfaction, c'est d'avoir obtenu un statut social. "Avant, c'étaient les maris qui se levaient le matin et rapportaient l'argent, eux qui avaient le compte en banque. On était rejetées du système, raconte Awa, en wolof, mais maintenant, on a une activité qui nous permet d'acheter de la nourriture pour nos familles et du mobilier pour nos maisons." Adja, de Tivaouane, renchérit : "C'est fini le temps où les femmes dépendaient de leur mari. On ne pouvait pas rester à tendre la main. Aujourd'hui, c'est nous qui avons les millions. Et les hommes nous regardent autrement !" De fait, à travers le microcrédit, c'est de reconnaissance sociale qu'il s'agit. Au calme dans son petit bureau d'un quartier tranquille de Dakar, enfoui sous les bougainvilliers, Soukeyna Ndiaya Ba, présidente de la FDEA depuis vingt ans, ne cache pas sa fierté d'avoir fait du microcrédit un vecteur de promotion des femmes sénégalaises, quand celles-ci étaient cantonnées à des seconds rôles dans l'économie informelle. L'ancienne ministre à la coopération décentralisée du gouvernement d'Abdoulaye Wade - de 2002 à 2005 - , tout à la fois mère nourricière et porte-drapeau des femmes sénégalaises, explique : "Ce que vous voyez là va bien au-delà du crédit. Ces femmes ont gagné une place dans la société. Les hommes ont eu du mal à accepter leur changement de statut et nous avons rencontré beaucoup de résistance. Mais ils sont maintenant devenus nos meilleurs avocats ! Je crois qu'ils sont fiers d'elles." Avec l'ensemble des institutions de microfinance présentes au Sénégal, Mme Ba attend désormais de l'Etat qu'il "prenne en compte le travail dans l'évaluation de la croissance du pays". "Les femmes, souligne-t-elle, comptent pour plus de la moitié de la population sénégalaise. Elles créent des emplois et représentent, d'après les estimations, 60 % du secteur informel. Elles vont jouer un rôle important dans le développement économique. " A 51 ans, Adja, mère de neuf enfants qu'elle élève seule à Tivaouane - et, précise-t-elle, "habituée, en tant que présidente d'une association religieuse, à parler devant les marabouts" -, est bien d'accord. Elle revendique un rôle central pour les femmes dans l'économie. Ce sont elles "qui détiennent la clé pour lutter contre la pauvreté", soutient Adja. Elle raconte comment, dans les quartiers où les femmes ont pu accéder au crédit, se sont développés des îlots de prospérité qui irriguent les zones avoisinantes. Adja attend de la FDEA qu'elle aille plus loin. En augmentant ses crédits pour financer de plus gros projets de développement, plafonnés à 1 million de francs CFA par emprunteur, soit à 1 525 euros. En permettant l'éducation des enfants, "l'un de nos principaux soucis" glisse-t-elle, dans un pays où l'école est obligatoire jusqu'à 14 ans mais où l'analphabétisme touche encore 60 % de la population. Et en aidant à l'achat de logements, une revendication générale dans le pays, où, dans les quartiers populaires, l'habitat en dur peine à gagner face aux bidonvilles. Pour Jean-Philippe Jolly, responsable des programmes socio-économiques de Groupe développement - une ONG cofondée en 1979 par Air France, UTA et Air Gabon avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), qui subventionne la FDEA et une quarantaine d'autres ONG locales dans le monde -, ces revendications témoignent des espoirs croissants des femmes. "Pour elles, estime-t-il, l'accès au crédit représente l'occasion de mettre fin à leur marginalisation dans la société, car elles restent les premières victimes de l'analphabétisme - 70 % des femmes seraient concernées - et n'ont accès à aucune ressource financière. " Le microcrédit, pour M. Jolly, n'est pas un "feu de paille", mais "un moyen efficace, parmi d'autres, d'apporter une aide durable aux plus pauvres des pauvres, en les sortant de la misère sans faire de l'assistanat". Dans ce pays où 93 % de la population est de confession musulmane, mais qui pratique un islam modéré, l'émancipation des femmes par le travail paraît désormais bien acceptée. "Les femmes portent tout le fardeau de la famille sur leurs épaules, les enfants et l'alimentation, explique M. Jolly. Le fait qu'elles exercent une activité économique est bienvenu, d'autant que leur argent est entièrement réinvesti dans la famille et sert à améliorer le niveau de vie. Les hommes, s'ils gagnent un peu d'argent, ont tendance à s'offrir une autre voiture..., voire une seconde femme, même si la polygamie tend à reculer en milieu urbain." Le mouvement lancé par la FDEA au Sénégal a été copié dans d'autres pays d'Afrique, et on vient " de très loin " lui demander conseil, assure Mme Ba. Surtout, elle est de plus en plus courtisée par les grands partis politiques du pays. A gauche comme à droite, les ténors politiques prennent la mesure de la popularité de l'ex-membre du gouvernement, débarquée en 2005 en même temps que les autres représentants de la société civile, et, surtout, de l'important réservoir de voix dont elle dispose : les 200 000 femmes qui sont passées par son association et sont tenues d'emprunter par groupe de cinq ont tissé entre elles un réseau solidaire. Oumar Diagne, adjoint d'Idrissa Seck, maire de Thiès et ancien premier ministre, confirme qu'il n'est pas possible d'ignorer le mouvement amorcé. Non sans avoir souligné que "la ville et son maire sont prêts à aider Mme Ba et la FDEA", il se réjouit de voir l'association "aider les femmes à aller de l'avant". "Ce que fait Mme Ba, c'était à la commune de le faire, reconnaît-il, c'est une vraie réussite, pas de la publicité qu'on entend à la radio. Celles qui portent les foulards vont bientôt prendre le pouvoir et nous les y aiderons. " Un autre élu de la commune du Pout estime que les associations de microfinance "contribuent à améliorer les conditions de vie de la population la plus défavorisée". " Ici, témoigne le jeune conseiller municipal Malick Ndaye, 80 % de l'activité économique repose sur les femmes, mais comme il s'agit le plus souvent d'économie informelle, elles n'ont pas accès aux banques. On ne leur ouvre pas la porte. Le microcrédit est la meilleure solution pour les insérer dans la société." Conscientes de leur poids collectif, les femmes pressent Mme Ba de s'engager en politique, pour défendre leurs intérêts. "Il faut qu'elle y aille, qu'elle ne s'arrête pas en si bon chemin, on est toutes derrière elle, elle est battante et généreuse et offre même des voyages à La Mecque aux plus méritantes, ce dont chacune de nous rêve ici ! On a beaucoup à faire pour arriver à une égalité hommes-femmes, pour mettre une femme derrière chaque homme", s'enflamme l'une d'elles. Mme Ba rappelle que sa priorité est de poursuivre le travail entrepris depuis deux décennies. Elle veut attirer de nouveaux investisseurs dans son aventure, afin de passer à la vitesse supérieure et financer l'achat de logements décents pour "la nouvelle génération de femmes" qu'elle voit déjà arriver. Anne Michel, envoyée spéciale au Sénégal.
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